Je tiens à apporter cette brève contribution à l'élection du président des Etats-Unis. Elle n'aura aucune influence (tant mieux). On me dit que je suis comme des milliards d'êtres humains, les yeux dirigés vers les urnes américaines et que j'attends avec angoisse le verdict des électeurs. J'ai beau faire des efforts, je ne ressens pas cette angoisse. Je subis seulement le tropisme collectif. Bush ou Kerry? Il faut choisir. J'ai choisi. Qui? Qu'importe. Je sais que le destin personnel de beaucoup d'individus en dépend. Le mien, je n'en suis pas sûr. Je me souviens pourtant d'une époque où l'avenir de la planète – donc le mien – se jouait dans le Bureau ovale de la Maison-Blanche et au Kremlin. On appelait cela l'équilibre de la terreur. Beaucoup de gens affirment que le monde était moins dangereux qu'aujourd'hui. J'ai de la peine à les croire.

Des avions volaient par-dessus nos têtes, chargés de bombes atomiques. Des sous-marins nucléaires sillonnaient les mers. Ils étaient prêts. S'ils ne recevaient pas l'ordre de revenir vers l'Amérique ou vers l'Union soviétique, ils déclenchaient l'apocalypse. «C'est dingue! Il y avait des bombes atomiques dans l'air et sous la mer», dit un adolescent qui n'a rien connu de tout cela. Je réponds, un peu fier d'avoir vécu une époque aussi palpitante: «De quoi détruire plusieurs fois la planète.» «Vous étiez complètement fous», dit l'adolescent, comme si j'y pouvais quelque chose. Les pessimistes clamaient que c'était la fin. D'autres considéraient que la probabilité d'apparition de l'humanité ayant été très faible et sa probabilité de disparition plus considérable que jamais en raison de la menace atomique, il y avait toutes les chances pour que les statistiques se trompent une fois encore. C'était trop gros. Cela nous dépassait et je pense que cela dépassait aussi ceux qui croyaient décider.

Chacun d'entre nous réagissait à sa manière. Certains ne faisaient rien. D'autres étaient obsédés par la bombe et construisaient des abris pour survivre en cas de cataclysme. Quelques-uns faisaient de la politique en se disant qu'ils pourraient changer le cours des événements. Mais, tant que les bombes n'explosaient pas, cela avait surtout des effets sur les esprits. Les maîtres du monde avaient le pouvoir de vie ou de mort sur des milliards d'individus. Ils ne provoquaient que la crainte et la méfiance. On aurait dû les respecter, les admirer. Ils disposaient d'une puissance qui, autrefois, n'était attribuée qu'aux dieux. Ils ne donnaient pas le sentiment qu'ils en étaient dignes. Et si nous vivons encore aujourd'hui, il est difficile de croire que c'est grâce à leur grande sagesse. Depuis, et cela n'engage que moi, je ne considère plus l'élection du président des Etats-Unis d'Amérique comme une affaire personnelle.

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