Un perroquet peut-il être une œuvre d'art? Et la souffrance d'un animal en cage est-elle compatible avec la mission d'un musée, fût-il d'art moderne? Le Conseil de Paris a été saisi la semaine dernière de cette grave question au moment de voter un crédit de 210 000 euros pour l'achat d'une œuvre de l'artiste belge Marcel Broodthaers: une cage dorée flanquée de deux palmiers, dans la cage un perroquet du Gabon (aux couleurs élégantes) et sur une table, un enregistreur diffusant en boucle et sur tous les tons la phrase «moi je dis moi je dis», prononcée par l'artiste.

Marcel Broodthaers est mort en 1976. Poète reconverti aux arts plastiques, il a pratiqué l'art humoristique de la provocation en un temps où ce mot signifiait encore quelque chose. Il a réalisé des peintures en collant sur des toiles des coquilles de moules (belges) et il a créé un musée imaginaire encore plus archaïque que les musées empoussiérés qui existaient à l'époque (ils n'existent plus aujourd'hui, naturellement).

Le pauvre perroquet supporte assez mal les conditions de sa captivité culturelle. Malgré sa proverbiale longévité, il meurt inopinément et doit être régulièrement remplacé. La SPA s'est indignée de ces mauvais traitements. L'adjoint au maire de Paris, chargé de la culture, crie qu'il ne laissera pas passer la censure et que le Musée d'art moderne de la Ville de Paris a le droit d'acheter cette œuvre puisque sa conservatrice, dont la compétence est reconnue dans le monde entier, le souhaite. Le Musée aura donc son perroquet.

La présence d'animaux vivants dans un musée consacré à l'art provoque toujours de vives réactions parmi leurs amis inconditionnels. Il y a quelques années, un artiste chinois souhaitait installer dans une immense cage de petites bestioles particulièrement agressives et hostiles les unes aux autres. Spectacle horrible, puisqu'elles s'entre-tuaient jusqu'à la dernière. Une métaphore des relations entre les êtres humains, disait l'artiste. Le Centre Pompidou, qui accueillait cette œuvre, a pu exposer la cage, vide. Les bestioles ont été admises dans les cages plus paisibles d'un musée d'histoire naturelle.

Les artistes pensent depuis des décennies que l'art n'est pas fait pour enjoliver le monde et calmer les angoisses des hommes, alors que beaucoup de gens leur demandent encore avec insistance du bonheur et de l'harmonie. Quand on expose cruellement la cruauté, c'est l'émeute des bonnes intentions. Chacun est sûr de sa vérité. Et la proclame. Chacun répète ses propres arguments. Pour son propre public. Les artistes s'adressent aux amateurs d'art. La SPA aux amis des animaux. Marcel Broodthaers n'avait pas tort avec son perroquet. Chacun dit «moi je dis moi je dis».

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