«Ce qui vient de se passer est tout à fait scandaleux!» Le père de famille qui s'exprime ainsi dans un journal parisien a quelques raisons d'être mécontent. Il est resté une nuit entière enfermé avec sa femme et ses deux enfants dans sa voiture sur une autoroute à quelques kilomètres de Paris, prisonnier du verglas et de la neige avec plusieurs milliers d'autres automobilistes alors que la radio de l'autoroute signalait un «ralentissement». Et il a dû se résoudre, pris de famine, à manger un croque-monsieur industriel cru, une expérience qu'il n'entend pas renouveler. Marée noire, inondations, et maintenant, naufragés des neiges, le gouvernement a promis une enquête, une de plus, après ses jours les plus périlleux depuis son arrivée au pouvoir – l'opposition de gauche lui cause moins de soucis.

Ces événements n'ont en commun que le sentiment d'impuissance qu'ils agitent. Pas de pavillon de complaisance pour les nuages, ni de capitaine incompétent pour la baisse des températures. On cherche pourtant des responsables. Le gouvernement a choisi sa méthode pour ne pas porter le chapeau: la compassion active. Vendredi dernier, parlant de la marée noire et du Prestige, le président de la République a pourfendu les «voyous des mers». Il s'est tourné vers les habitants du littoral atlantique: «Je partage leur révolte.» Quelques heures plus tard, Jean-Pierre Raffarin se faisait filmer sur une plage polluée, le visage fermé, au moment de lancer un coup de pied rageur à une galette de fioul échouée sur le sable. Il exprimait sa «grande colère». «C'est révoltant», a-t-il dit, en écho au message du président. Le ton était donné. Désormais, en plus de mobiliser des crédits ou des escouades de militaires chargés de nettoyer les rivages, et d'annoncer des mesures sévères pour sanctionner les incapables qui n'ont pas su secourir et informer les naufragés des autoroutes et des aéroports, le gouvernement emploie le langage du scandale comme le commun des mortels qui subit une catastrophe.

A l'origine, le mot scandale s'applique au péché de ceux qui incitent à se détourner de Dieu ou qui se laissent entraîner à s'en détourner. «Malheur à l'homme par qui le scandale arrive», dit la Bible. Mais la signification du mot n'a cessé de s'étendre: «effets dans le public de faits, d'actes ou de propos de mauvais exemple», «désordre, esclandre», «grave affaire qui émeut l'opinion publique», «fait immoral, révoltant», énumère Le Robert. A la fin, on reproche à son enfant qui se tient mal à table sa conduite scandaleuse. Entre le plus grand des péchés, le fatum et la faute vénielle, l'évocation du scandale est une bonne manière de noyer le pétrole au fond des mers tout en reprochant au verglas d'être glissant.

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