L'élection de Nicolas Sarkozy à la tête de l'Union pour un Mouvement Populaire (UMP) m'a incité à exhumer des tréfonds de ma bibliothèque quelques ouvrages d'économie. Ils y dormaient sous une épaisse couche de poussière. J'y ai trouvé quelques traces émouvantes de l'époque où l'on soulignait encore les passages importants à l'aide d'un crayon ordinaire, le souvenir des nuits fébriles consacrées à rattraper le temps perdu à la veille des examens, et plusieurs textes marxistes dont l'acquisition, en Suisse et en ce temps-là, suffisait à faire de vous un dangereux révolutionnaire.

Notamment un livre de Karl Marx, Misère de la philosophie, qui est une charge contre Philosophie de la misère de Proudhon. Marx dit ceci de Proudhon: «En France, il a le droit d'être mauvais économiste, parce qu'il passe pour être un bon philosophe allemand. En Allemagne, il a le droit d'être un mauvais philosophe, parce qu'il passe pour être un économiste français des plus forts. Nous, en notre qualité d'Allemand et d'économiste, nous avons voulu protester contre cette double erreur.» Cet envoi s'applique, sous réserve d'adaptation, à un nombre incalculable d'individus. Et en particulier à Nicolas Sarkozy.

En France, l'ancien ministre des Finances (il a démissionné hier) passe pour un doctrinaire libéral d'inspiration anglo-saxonne. Dans les pays anglo-saxons, il passe pour un interventionniste nourri au biberon de l'archaïsme français. Je ne suis ni anglo-saxon, ni économiste, ni libéral, ni dirigiste, un peu français (à 50%), réputé incompétent sur ce sujet, et je veux protester contre cette double erreur.

J'ai redécouvert sous la poussière des vieux livres fondateurs la notion d'un ordre naturel qui réglerait les relations entre la population et la richesse, la production agricole et l'industrie, la monnaie et les crises, etc. Certains disent que l'ordre naturel est nécessaire parce qu'il est bon. D'autres qu'il est mauvais, mais qu'il s'impose. Ils expliquent que la fonction de l'Etat, de la loi et donc de la politique, est de veiller à ce que cet ordre naturel ne soit pas perturbé ou, au contraire, à ce que ses effets néfastes soient corrigés. Ces idées contradictoires reposent sur le socle commun du libéralisme, une conception morale de la nature qui conduit à définir une doctrine de l'Etat et de la politique économique.

Nicolas Sarkozy semble bien s'en inspirer. Mais il est impossible de savoir s'il considère l'ordre naturel comme bon ou comme mauvais et il emprunte, de ce fait, les principes de sa politique à chacune de ces deux doctrines. Certains parlent de pragmatisme. Il serait peut-être plus juste de parler d'hésitation. Qu'un Sarkozy hésite sur un sujet aussi important est une bonne nouvelle: il est comme vous et moi.

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