J'ai senti s'étendre sur moi l'ombre protectrice des mythes et des symboles qui ont leurs racines dans la vie. Je ne sais pas quand cela a commencé. Peut-être au moment où j'ai vu les taches sombres des parachutes se détacher sur le ciel et la lenteur de leur descente. Des dizaines de voitures étaient arrêtées le long d'une petite route aux environs de Colleville-Montgomery, Normandie. Doigts pointés vers l'horizon, jumelles brandies que l'on s'arrache, enfants qui traversent sans regarder, cris des parents qui les ont laissés s'éloigner. J'étais venu dans cette région où s'est livrée «la bataille décisive» du 6 juin 1944 avec beaucoup de mauvaise volonté pour faire mon travail de journaliste. J'avais dit: «Tu ne crois pas que je verrai bien mieux à la télévision?» Mais j'étais venu; on ne choisit pas toujours ce qu'on fera de son week-end.

Je ne sais pas quand j'ai commencé à ressentir la texture de l'événement, et les blessures cachées sous les doux paysages de la campagne normande. Peut-être derrière les barrières qui tenaient à l'écart un public auquel je m'étais mêlé, à quelques pas du pont qui relie Deauville à Trouville et qui s'appelle le «Pont des Belges» parce qu'il a été pris en 1944 par un bataillon de Belges partis en Angleterre après la débâcle. Une petite bonne femme se dressait sur les pédales de sa bicyclette pour mieux voir, chaque fois qu'arrivait un ministre. J'ai senti comme un frisson discret alors que passaient, de leur pas difficile et portant des drapeaux, les vétérans couverts de médailles. J'ai eu envie de rire quand je les ai revus, un peu plus tard, assis à une terrasse, buvant des bières. Pas le rire distant, qui se refuse à être pris dans les mouvements de foule. Un rire de tendresse.

C'est peut-être pourquoi, plus tard, attablé dans une cuisine pas loin de la mer du Débarquement, j'ai éprouvé tout ce qui relie ma vie d'aujourd'hui à celle de ce temps. J'étais avec un couple d'anciens, lui 96 ans, elle bientôt 90. Je leur demande: «Comment avez-vous appris que les alliés avaient débarqué?» Ils étaient réfugiés dans le sud-ouest de la France où ils livraient aussi leur bataille, sans uniformes. «On était averti, dit-il, mais on ne savait pas où cela se passerait. Alors on a tous pensé que cela se passerait pas loin de chez nous.» Et il dessine de la main les côtes de la terre de France. Le 6 juin, elle était dans les pâturages en train de garder des vaches. Un homme s'est approché et lui a dit: «C'est fait.» Il était un peu plus de huit heures du matin. Je demande: «C'est à ce moment-là que vous avez compris que les Allemands allaient perdre la guerre?» Et ils répondent presque d'une seule voix: «Non, parce que nous n'avions pas cru un instant qu'ils pourraient la gagner.»

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