«Je voudrais tout d'abord remercier chaleureusement le premier ministre pour son accueil, auquel je suis particulièrement sensible, a dit Jacques Chirac le 27 mars à Tokyo lors d'un point de presse conjoint avec le premier ministre japonais. Je voudrais également remercier pour leur accueil chaleureux les habitants que nous avons vus aujourd'hui, hier, d'Osaka, de Nagoya, d'Aichi, et leur dire combien j'ai été sensible à cet accueil.» Vous remarquerez que le président de la République française rivalise de chaleur avec les habitants du Japon et que sa sensibilité répétitive est officielle, puisqu'elle figure dans la transcription publiée sur le site internet de la présidence www.elysee.fr.

Le 23 mars dernier, après un sommet européen où il avait obtenu le réexamen de la directive Bolkestein et un assouplissement du Pacte de stabilité, Jacques Chirac exprimait sa satisfaction: «Je voudrais commencer par dire que la présidence luxembourgeoise a été exemplaire d'intelligence et d'efficacité. J'ai assisté à beaucoup de conseils européens, et rarement – pour ne pas dire jamais – j'ai trouvé un conseil aussi intelligemment et efficacement mené, dans la bonne humeur malgré l'importance des sujets traités, de bout en bout dans la bonne humeur.» On regrette presque de ne pas avoir pu y participer.

Mais n'allez pas croire que les pléonasmes de Jacques Chirac appartiennent à la catégorie des conduites verbales involontaires. Il lui arrive de les écrire. Ainsi, le 7 mars, Simone Veil lisait au Sénat son message aux Etats généraux de la démocratie locale et de la parité: «Je souhaite que le gouvernement entreprenne une réflexion sur les moyens de rendre la parité réellement effective. […]» Ce qui promet des résultats réels à moins qu'ils ne soient effectifs.

Je me remémorais ces discours en trottinant sur les bords de la Seine quand un cycliste me dépasse et crie à quelqu'un qui roulait derrière lui: «Alphonse, arrête-toi!» J'ai failli trébucher en me disant qu'il aurait dû dire: «Fonce, Alphonse.» On n'entend mal ce qu'on n'a jamais entendu. Et Alphonse avait sans doute tendance à foncer, puisque le cycliste hurla: «Alphonse, arrête-toi.» Ce qu'Alphonse fit.

L'écoute est un monceau de mauvaises habitudes. Pas étonnant que la parole le soit aussi. La rhétorique de Jacques Chirac est adaptée à une attention hostile. Elle veut persuader que les phrases réellement prononcées l'ont été effectivement (ce dont on pourrait douter). Elle s'adresse à la perception fugitive et discontinue des messages audiovisuels qui appuient les effets comme les héros télévisés appuient au moins trois fois sur la gâchette, au cas où l'on aurait mal vu l'action en manipulant un paquet de chips.

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