Tout va de plus en plus vite, les experts l'affirment, car les événements se succèdent à un rythme ultra-rapide qui ne cesse d'accélérer. Qui dira le contraire? Je m'avance, quoique de biais pour éviter les contradictions. La vitesse qu'on nous vante est dangereuse, le changement qu'on nous promet est inconfortable, le lendemain qu'on nous construit incertain, et le surlendemain indéfinissable. Le tout est peut-être conforme aux exigences de l'économie et aux conclusions de la science. Mais diamétralement opposé au sentiment intime de l'existence. D'ailleurs, les chevaliers de la vitesse et de la lecture instantanée donnent l'exemple du poids qui les ralentit chaque fois qu'ils expliquent un événement déconcertant.

Ainsi, les relations entre la France et la Côte d'Ivoire. La plupart des commentateurs français se trouvent aujourd'hui d'accord pour dire que le mal vient d'une décolonisation non digérée et des intentions – naturellement perverses – de l'ancienne puissance coloniale. Cinquante ans après la décolonisation, la clé universelle du péché colonial est encore la plus facile à attraper dans la boîte à outils qui sert à bricoler la compréhension de l'histoire.

Autrefois, on couvrait d'opprobre les auteurs d'outrages, de blasphèmes et de crimes en les maudissant jusqu'à la septième génération. Qu'est-ce que sept générations? Quand l'espérance moyenne de vie se situait autour de 40 ans, et que l'âge de la première procréation se situait vers 15-18 ans, il fallait compter à peine plus d'un siècle pour que la malédiction soit levée. Aujourd'hui avec une espérance de vie de 80 ans ainsi qu'un âge moyen de première procréation proche de 30 (et peut-être bientôt supérieur), la septième génération est à quelque deux siècles et demi.

Nous voilà donc porteurs d'environ 150 années de malédictions dont nos ancêtres sont responsables et responsables de 250 années de malédictions à venir qui retomberont sur nos enfants, sur les enfants de nos enfants, les enfants des enfants de nos enfants… Ce n'est rien, direz-vous, à côté d'Adam et Eve. Mais c'est plus concret. Et nous permet de chercher des coupables autrefois alors que nous les avons devant nous.

L'éloge de la vitesse est fréquente parce qu'elle glorifie les adaptables, sécurise les instables, ringardise les nostalgiques, discrédite les flegmatiques, et marginalise les maladroits. Elle est économiquement et socialement efficace, mais intellectuellement inopérante. La compréhension du présent ne s'est pas améliorée bien que le futur soit à portée de main et le passé à portée d'intelligence (vu l'accélération de l'histoire). La croyance en la vitesse n'évite ni le recours au passé, ni la culpabilité, qui continuent d'étendre chaque jour leur empire.

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