La semaine dernière, je participais à une réunion de journalistes qui réfléchissaient à l'exercice de leur profession. L'une d'entre nous, qui revenait d'un long séjour à Londres, nous expliquait les particularités de la presse britannique. «Et, nous lâche-t-elle sans avertissement, savez-vous que l'éditorialiste de ce grand quotidien économique dispose d'une semaine pour préparer et rédiger l'éditorial du supplément culturel?» Manifestations d'incrédulité. Interrogations stupéfaites. Une semaine. Pour un seul éditorial. Pas étonnant que les éditoriaux anglo-saxons soient universellement admirés. Je m'y vois presque. Quatre jours de réflexion-documentation. Un jour de rédaction. Le texte parfait, pourquoi pas la chronique impeccable. Une semaine, de quoi balayer l'inutile.

J'y pensais encore le soir dans le métro, quand j'avise, avec quelques voyageurs, un individu armé d'un portable dans lequel il poursuit publiquement une conversation intime. «Tu sais, profère-t-il soudain, c'est fou, mes douleurs, j'ai enfin trouvé un bon masseur.» Soupir d'aise parmi les passagers. «Quelle chance», dit l'un. «Vous avez l'adresse?» dit un autre. Et tous échangent des sourires de connivence, pendant que l'individu continue de parler sans se douter qu'il a provoqué la naissance d'une conscience collective; il descend à la station suivante. L'individu souffrant de douleurs aux cervicales à peine disparu, un autre individu muni d'un portable s'installe sur un strapontin et semble atteindre l'acmé d'un long dialogue où il est question de soucis juridiques. Derechef, il profère: «Maintenant, heureusement, j'ai trouvé un bon avocat.» Cri unanime de ses voisins: «Son nom, son nom!» L'homme lève la tête, et demande: «Comment, qu'est-ce qu'il y a?» On lui explique. Il reprend son portable pour raconter l'histoire à son interlocuteur. Qui s'est impatienté et ne répond plus. L'homme à l'avocat n'est pas démonté et se tourne vers les passagers: «Ah ah, dit-il, je ne savais pas qu'il suffisait de fréquenter cette ligne de métro pour se faire un carnet d'adresses.»

Si je vous dis qu'il m'a fallu une semaine pour raconter cette histoire de téléphones et de communication sociale, vous allez penser que j'ai mis beaucoup de temps ou que je l'ai inventée. Il ne s'agit que de la vie prise au vol, d'un petit rien. Ou d'un grand effort d'imagination. Mais cela vaudrait-il la peine d'utiliser une semaine entière pour imaginer un événement aussi innocent? En une semaine, on risque de faire l'important. Et de sombrer dans une lourdeur pénible. A moins de posséder une distance tout insulaire qui, faute d'avoir franchi la Manche, ne nous a pas encore atteints. Reste donc à se réjouir de l'urgence continentale en espérant qu'elle entretienne notre vivacité.

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