La modification d'un plan de circulation urbaine peut changer la vie de centaines, voire de milliers d'individus. Un technicien convainc les édiles municipaux d'inverser un sens unique, et une petite rue provinciale devient l'enfer aux heures de pointe. Des enfants jouaient devant chez eux; on crée des places de parc payantes et ils doivent aller sur le terrain collectif à plus d'un quart d'heure de marche. Un boulevard à haut débit séparait le quartier glauque du quartier chic; on construit une passerelle pour relier démocratiquement le collège à tous les habitants du coin et les ennuis déferlent. Un nouveau feu rouge au carrefour évitera les accidents, et multipliera les insomnies des riverains au rythme des freinages et des démarrages.

Deux badauds sont appuyés sur une barrière verte et grise qui coupe en deux le boulevard Diderot devant la gare de Lyon, à Paris, sur une bonne centaine de mètres. Entre les barrières, des travailleurs installent des pavés sur un terre-plein. «C'est quoi, ce truc?» dit le premier. «Un terre-plein», répond l'autre qui ne connaît pas le premier mais fait partie des gens qui ont de la conversation. «On dirait plutôt un trottoir», dit le premier. «Ouais, répond l'autre, mais c'est un arrêt d'autobus. Pour tous les autobus qui passent ici, et ça en fait beaucoup. Ils sont en train de transformer le boulevard en place de la gare, je parie.»

Toute personne fréquentant de près ou de loin les CFF sait à quel point l'aménagement des places de gares est un sujet de polémique et comprend l'angoisse qui saisit l'habitant du quartier de la gare de Lyon en voyant passer les bulldozers. Je vis juste en face, dans une rue perpendiculaire, jusqu'ici bien protégé par un boulevard difficile à franchir. Je vois soudain s'approcher la gare par terre-plein interposé. Pire! Le terre-plein est directement relié à mon trottoir, et surmonté d'un kiosque où n'importe qui viendra acheter son journal. J'en frémis. Je vois déjà les valises à roulettes rouler par centaines au pied de mon immeuble. Les routards stationner par paquets accompagnés de leurs pit-bulls. Et le marchand de sandwichs turcs agrandir sa terrasse.

Je me souviens qu'il y a plus de cinquante ans, je tapais le ballon contre le mur de la maison où je suis né, à La Chaux-de-Fonds, quand un galopin dans mon genre mais chevauchant un tricycle a eu l'impudence de finir sa trajectoire à quelques mètres de mon terrain de jeu. «C'est mon trottoir!» je lui dis. «J'ai payé les impôts pour aller partout», il me répond. Pareil sens du droit sinon de la justice est impressionnant à un aussi jeune âge. J'ai d'ailleurs fini par devenir l'ami de cet avocat en herbe. Mais j'en ai conçu un durable sentiment d'incertitude qui s'aggrave encore aujourd'hui.

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