L'ancien commissaire européen hollandais Frits Bolkestein est fâché. «Lier si clairement une directive […] à mon nom, c'est faire preuve de sentiments xénophobes, a-t-il déclaré dimanche dans un entretien accordé à la télévision publique des Pays-Bas. Il n'y a qu'en France qu'on mette aussi consciencieusement l'accent sur le caractère germanique de mon nom.» Monsieur Frits (avec un s et non un z) Bolkestein a tort d'accuser les Français. Lors de la manifestation qui a eu lieu samedi à Bruxelles, ils n'étaient pas les seuls à affubler sa directive du nom de Bolkestein. Mais il a raison car, en France, ses adversaires et plus encore les adversaires du Traité constitutionnel européen détachent les syllabes en insistant sur la dernière qu'ils germanisent outrageusement.

Monsieur Frits Bolkestein a promis qu'il allait bientôt venir s'expliquer à Paris. Nous lui conseillons de faire provision d'humour. Et de se souvenir qu'en 1992 les opposants à la ratification du Ttraité de Maastricht s'étaient déjà livrés à un concours de prononciations fautives. Bien que Maastricht soit notoirement une ville des Pays-Bas, son maire n'avait pas protesté contre la xénophobie française. Sans doute connaissait-il l'incapacité des Français à perdre leur accent local pour se fondre dans la masse, riche et variée, des langues d'Europe et du reste du monde. Quant aux Belges, il y a longtemps que, trop heureux que Bruxelles bénéficie de l'appellation de Capitale Européenne, ils ne s'offusquent plus de la connotation péjorative qui lui est associée quand il s'agit de pourfendre l'administration tatillonne ou la bureaucratie pléthorique.

L'ancien commissaire européen est certain que sa directive est économiquement correcte. S'il vient à Paris, il serait bien inspiré de ne pas s'en tenir là. A propos des sondages récents sur la progression du non à la ratification de la Constitution, plusieurs spécialistes remarquent que cette hostilité exprime l'angoisse de citoyens se sentant dessaisis des décisions qui concernent leur vie quotidienne. Cette angoisse touche à l'image de soi. L'amour-propre de Frits Bolkestein est lui aussi victime d'un dégât collatéral symbolique.

La blessure narcissique dont il fait état montre une sensibilité exceptionnelle pour un homme politique. Cette sensibilité devrait lui permettre de comprendre que le mauvais traitement infligé à son nom est l'effet de l'angoisse narcissique engendrée par les excès de rationalité économique européenne. Nous lui suggérons de proposer à Paris une nouvelle directive destinée à protéger l'amour-propre des citoyens pour que son nom personnel prononcé consciencieusement rejoigne celui des fondateurs de l'Europe. En prime, on lui jouera La Marseillaise.

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