Il ne me reste plus que quatre jours pour tenter d'améliorer mon classement au «politiquement incorrect» supposé créatif, enjoué, drôle, piquant, remarquable et déconcertant et à quitter celui du «politiquement correct» ennuyeux, pitoyable, rébarbatif et lassant. J'ai cru comprendre qu'il y avait plus de mérite à dire «les licenciements sont nécessaires», «les chômeurs sont encouragés à ne rien faire par l'indemnisation», «l'immigration est un danger pour notre culture», «la société doit se protéger des auteurs de violences en les condamnant à de lourdes peines», «les dépenses publiques sont excessives», «la réussite ne doit être entravée sous aucun prétexte», et «celui qui paie a des droits sur la conscience de ceux qu'il rétribue», plutôt qu'à dire «les chômeurs sont des victimes», «le rôle de l'Etat est de protéger les faibles», «la violence est le produit de la vie sociale», «les entreprises privées ont une responsabilité citoyenne», «les services publics doivent être défendus», «la liberté de conscience ne peut être entravée sous aucun prétexte, fût-ce celui de l'argent» et autres balivernes de ce genre polluées par le souci principal de se donner bonne conscience.

Outre que je pense pouvoir souscrire à l'ensemble de ces assertions aussi contradictoires soient-elles selon mon humeur ou mes interlocuteurs, je suis prêt à de grands sacrifices pour rester dans le peloton de tête 2004 des esprits capables de déclencher la querelle à n'importe quelle table grâce à des trouvailles originales empruntées à n'importe qui.

J'observe (comme c'est le cas tous les douze mois) que la presse, la radio et la télévision nous proposent les rétrospectives d'événements que nous avions envie d'oublier: guerres, attentats, famines, prouesses sportives et culturelles, libérations soudaines, encasernements brutaux, dangers divers, victoires de la médecine, évolution des cours boursiers, fin de l'Etat providence, fragilité de l'amour, énigmes historiques à la mode, espoirs destinés à être déçus l'an prochain. J'observe par ailleurs, avec l'égoïsme de ceux qui sont loin des catastrophes (et j'en demande pardon à ceux qui les subissent), que la terre choisit la période des vacances pour nous rappeler qu'elle est naturellement dangereuse ce qui incite les bons esprits (sont-ils corrects ou incorrects?) à rechercher immédiatement des responsabilités humaines.

Alors qu'il est désormais impossible d'échapper au flux des informations venues sans délais de toute la planète, je propose de réhabiliter pour l'année 2005 un droit aussi bafoué que le droit de savoir, un droit qui manque de défenseurs, (corrects ou incorrects?) et dont chacun fera usage, s'il le retrouve, avec la modération et le discernement que lui imposent ses croyances: le droit d'ignorer.

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