«Cinq, quatre, trois, deux, un… Vive le XXIe siècle! Champagne et cotillons, tout le monde danse!» Là, vous vous dites: il surchauffe, il divague, il a la berlue, vapeur des libations, triste spectacle. Je réponds: pas du tout. Je devance l'événement. J'applique le mot d'ordre de l'action. J'anticipe. Je concurrence. Je libéralise. Je scoope. Je coupe l'herbe sous les pieds de tous ceux qui préparent prudemment leurs vœux de fin d'année. J'innove. J'accélère l'histoire. Je m'adapte. Je saute l'étape sapin.

On vous dit: Joyeux Noël. Je réponds: vive le XXIe siècle. D'ailleurs, nous y sommes. Depuis quatre (ou cinq) ans. Bien plus qu'en l'an 2000 (ou en l'an 2001, je ne sais plus, c'était très compliqué). On a déjà une expérience suffisante pour faire la comparaison, pour se demander s'il s'est vraiment passé quelque chose. Si ce fut le tournant attendu. Car on attend toujours un tournant pour l'instant qui suit; et ce jour-là, le 31 décembre 1999 (ou le 31 décembre 2000), l'instant futur était déjà mémorable. Les millénaristes attendaient la catastrophe. Les bons vivants attendaient pour déboucher une bouteille. Les timides attendaient le moment idéal pour sauter au cou de l'être aimé. Les sceptiques juraient qu'il ne fallait rien attendre.

Alors, de vous à moi, le XXIe siècle, c'est comment? Avez-vous senti le vent de l'histoire? Le souffle des grands bouleversements? Votre vie a-t-elle changé? Etes-vous comme moi ballottés entre le désir de vivre une époque exceptionnelle et celui de couler une existence tranquille à l'ombre des palmiers? Le 11 septembre 2001, les violences, l'intégrisme religieux contre l'intégrisme politique (ou l'inverse), les ombres inquiétantes le soir au coin des rues et dans les couloirs du métro, les catastrophes, la fumée du tabac (active en ce qui me concerne), le réchauffement de la planète (insuffisant pour les palmiers à cette saison et sous nos latitudes), la baisse du dollar, l'Europe, la Turquie, l'Ukraine, l'art contemporain, le financement de la culture, les maladies vaincues, les médicaments mortels, la carte du prochain Tour de France cycliste, le souvenir de Loana, le record de lenteur, le pont le plus haut du monde… XXIe siècle?

En descendant de chez moi le matin, je shoote d'un pied léger les papiers chiffonnés que je rencontre sur mon trottoir en me disant qu'un excès de nettoyage me priverait de ce plaisir. Je surprends avec délice les conversations intimes des gens qui téléphonent sur leur portable en croyant que personne n'entend. Je pratique la dispute domestique comme si c'était la première fois et je suis désespéré jusqu'à la réconciliation qui me fait renaître à la vie. Franchement, jusqu'ici, le XXIe siècle ne m'a pas déçu.

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