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Imposer l’anglais dans la recherche, c’est faire preuve de provincialisme!

Le Fonds national pour la recherche scientifique veut contraindre les chercheurs en science politique à remettre leurs projets en anglais. Une décision autoritaire, selon Antoine Chollet, de l’Université de Lausanne, et qui de plus repose sur une vision du monde dépassée

La vision du monde du FNS, dépassée et provinciale

Cela fait plusieurs années que le Fonds national suisse de la recherche scientifique (FNS) tente d’imposer l’usage de l’anglais dans la recherche suisse, y compris dans les sciences humaines et sociales.

Après la psychologie et l’économie, la dernière attaque a visé la science politique. La réaction vigoureuse d’une partie des chercheurs et chercheuses de la discipline a contraint le FNS à reculer provisoirement, mais il est probable qu’il tentera malgré tout d’imposer sa décision ce printemps. Comme on devait s’y attendre, cette soudaine résistance n’a fait que révéler l’autoritarisme larvé du FNS.

Le processus qui a mené à cette décision importe peu toutefois, car cette dernière n’est que la triste et prévisible conséquence d’une inquiétante évolution de la recherche universitaire qui, si elle est conduite à son terme, aura pour dernier effet sa destruction pure et simple.

L’idée que les recherches en sciences humaines et sociales pourraient se penser et se transmettre dans une seule langue repose sur le scientisme le plus plat et le positivisme le plus primitif, de ceux qui croient que l’objet d’étude n’a strictement aucun effet sur les chercheurs, pas plus que les recherches n’en auraient sur leurs objets. Croyant imiter les sciences dites exactes, celles et ceux qui défendent cette idée oublient – ou, pire, ils ignorent – que l’épistémologie desdites sciences a totalement changé, et que ce scientisme y fleure bon le XIXe siècle. On pourrait paternellement supposer que toutes les disciplines doivent passer par une sorte de stade infantile avant de grandir, mais celui-ci a été «dépassé» depuis bien longtemps dans les sciences humaines et sociales elles-mêmes. La tentative d’imposer une langue unique et supposément univoque dans la recherche, reposant tout entière sur ce scientisme archaïque autant qu’absurde, est ainsi un terrible retour en arrière, une régression de première grandeur, et le signe d’une dégénérescence inquiétante des disciplines qui sont en train de s’y fourvoyer.

Toute l’épistémologie des sciences humaines et sociales reconnaît au contraire l’équivocité essentielle des mots et des concepts qu’elles utilisent, et l’impossibilité de séparer ces mots et ces concepts de la langue quotidienne (qu’il s’agisse de celle des acteurs ou de celle des chercheurs), au risque de ne plus rien comprendre aux pratiques qu’elles étudient.

Le problème est encore aggravé par une maîtrise souvent très imparfaite de l’anglais, par ceux-là même qui professent la nécessité de son usage généralisé. On en est donc réduit à lire des textes rédigés dans l’anglais le plus pauvre, ou pire encore à s’infliger des conférences ânonnées dans une «langue» qui s’est en réalité transformée en une sorte de sabir utilitaire sans nuance ni précision. Pourtant l’anglais est une langue pour des millions d’universitaires (en Amérique du Nord, au Royaume-Uni, en Australie, en Inde, en Afrique du Sud, etc.), et non cette version dégradée ou une quelconque lingua franca que tout le monde comprend sans que personne ne la parle. Nous nous trouvons donc dans la curieuse situation où un pidgin English universitaire côtoie un usage élaboré de la langue anglaise, sans bien sûr que le second s’intéresse au premier, pour des raisons évidentes.

Cela m’amène à une dernière observation, qui paraîtra étonnante de prime abord. L’anglomanie affichée par le FNS et par certains chercheurs, bien loin de témoigner de l’ouverture internationale à laquelle ils prétendent, est au contraire la marque du provincialisme le plus indécrottable, et le plus pénible puisqu’il cherche à se dissimuler avec une navrante maladresse. L’anglais dégradé dont je parlais à l’instant n’est qu’un moyen déguisé de ne parler qu’à un petit groupe de personnes qui comprennent cette variante-là du sabir, tout en se flattant de s’adresser à la communauté mondiale des chercheurs.

Nous savons pourtant depuis Hegel que l’universel ne s’atteint pas par la négation de nos propres singularités, mais par leur approfondissement. Dans le domaine des sciences humaines et sociales, cet universel suppose que chacun s’exprime, avec précision, créativité et – rêvons un peu – élégance, dans sa propre langue, tout en en comprenant d’autres qui lui permettront précisément de ne pas se complaire dans l’entre-soi et l’entreglose actuellement favorisés par le FNS. Ce dernier cherche systématiquement à détruire ce véritable universel, politique désastreuse dont, souhaitons-le, il devra un jour répondre.

J’ajoute enfin que cette anglomanie pose un problème qui a trait aux rapports entre la science, l’université et la société. L’usage exclusif de l’anglais en science politique aliène cette dernière de la société suisse et interdit tout dialogue entre elles, puisque la seule communication envisageable dans les langues nationales se limite à une vulgarisation simplifiée et à une transmission à sens unique. Qu’une partie de la science politique suisse ne considère plus le dialogue avec ses terrains d’études et avec les citoyens et citoyennes comme une tâche essentielle fait, qu’on me pardonne cet avis tranché, légitimement douter de son attachement à la démocratie.

On en est réduit à lire des textes rédigés dans l’anglais le plus pauvre ou à s’infliger des conférences ânonnées dans un sabir utilitaire

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