Les peuples heureux n’ont pas d’histoire. Ce silence pourrait laisser croire qu’en périodes calmes les sociétés sont muettes, déroulant leur quotidien sans question ni débat. Pourtant, même en temps de paix, un groupe organisé doit entretenir une représentation commune de son destin pour survivre. Sans histoire pas de peuple, le développement du projet collectif ne peut s’opérer sans un récit vivant, jamais achevé, convoquant passé et avenir pour mieux nommer le présent.

Comme un fleuve, ce récit reçoit de multiples affluents. Chiffres, savoirs, études, mythes, images, illusions l’alimentent et déterminent son cours. Par nature, il coule à l’intersection entre deux bassins versants, celui des faits tels que les établit l’observation du réel et celui des émotions générées par la sensation du réel. Autrement dit, le récit commun s’élabore au cœur d’une tension permanente entre les connaissances historiques et les sentiments qu’elles suscitent.

Or, en Suisse, depuis la Seconde Guerre mondiale, cette dialectique ne fonctionne plus. Le récit commun paraît ne plus être alimenté que par les affects. Cette monoculture ne tient pas au manque d’historiens ou d’analystes divers. Mais ceux qui tentent d’approcher la Suisse par la raison ressemblent à des tambourinaires sans tambours. Quelle que soit la pertinence de leur jeu, ils sont condamnés à ne produire que le son sec de leurs baguettes, privées de la caisse de résonance. Depuis des années, les leaders qui incarnent le pays évitent de donner le moindre retentissement aux propos qui interrogent la Suisse. Ainsi, même quand l’Etat fait des efforts considérables pour clarifier son passé en instaurant la Commission Bergier, les politiques abandonnent son rapport aux spécialistes ou aux polémistes, sans l’inscrire dans le destin national par une parole forte.

Cette stratégie du silence a ses causes. D’une part, l’insolente prospérité d’après-guerre n’a guère incité l’officialité à l’examen des clichés. Pourquoi s’inquiéter d’une imagerie naïve tant que l’argent rentre dans les coffres? Pourquoi questionner les stéréotypes quand ils dispensent de révélations pas toujours agréables?

D’autre part, le système suisse émiette sans pitié la moindre vision historique. Sur un territoire morcelé, les votations découpent les projets, les positions et la volonté populaire en fines tranches disjointes, qui doivent s’insérer dans les choix d’un Conseil fédéral sans programme, dont toutes les grandes formations sont membres et que chacune conteste.

Dans un tel éparpillement des enjeux, les élus vont de scrutins en opportunités, restreignant leurs propos au court terme et leurs actions aux manœuvres tactiques. La nécessité de gagner en votations tous les trimestres conduit à ne jamais s’affranchir du quotidien. Paradoxe d’une démocratie directe qui les collectionne, plus le peuple est appelé aux urnes, plus un brouillard de questions limitées lui masque le destin de la Suisse et couvre sa réalité d’une véritable omerta.

Les illusions sont reines dans une société qui se repose sur ses mythes. Son manque de conscience historique handicape la Suisse. Il l’entretient dans une perception faussée de l’espace et du temps. Parce qu’elle ne sait rien de sa naissance au XIXe siècle, elle fait du XIIIe la manifestation de principes et d’une volonté qui n’y sont pas. Entendre que la Suisse vote depuis 1291 alors que le suffrage universel date de la Révolution française, lire qu’elle défend son éthique depuis sept siècles quand elle en a deux, ces contresens récurrents permettent de mesurer combien l’opinion est abandonnée aux chimères. Le rapport au temps s’en trouve inversé. Nombre de citoyens ne voient pas que leur pays est un projet moderne, dont l’affirmation est devant eux. Par méconnaissance, ils croient trouver davantage de valeurs suisses en remontant les siècles, alors que le passé en contient toujours moins. A leur insu, ils cultivent un patriotisme du vide.

S’agissant de l’espace, l’ignorance des interactions entre la Suisse et ses voisins produit une autre confusion. Parce que la nation de la volonté ne sait pas qu’elle est aussi celle des autres, parce que la fable du réduit national n’a pas été invalidée, l’espace clos est perçu comme plus vaste que l’espace ouvert. Surprise, le pays qui se croit libre se trompe sur la nature de la liberté. Il la voit dans l’autarcie quand elle réside dans la participation. Il la cherche dans le repli alors qu’elle se trouve dans la faculté d’exister au-delà de ses propres limites. Etre souverain ne signifie pas agir à sa guise, ce rêve d’enfant, mais faire quelque chose de ce que les autres font de nous et, par conséquent, agir avec eux, dans un métissage constant des volontés.

Aujourd’hui, l’UDC exploite ces perceptions absurdes de l’espace et du temps. Sa démarche est mortifère, parce qu’elle guide les esprits vers un passé vide à travers le désert de la solitude. A terme, cette quête du néant n’a aucune chance. L’UDC n’empêchera pas la Suisse de devenir ce qu’elle est déjà: européenne, urbaine, cosmopolite, hétérogène, façonnée par les apports extérieurs. Par contre, sa rhétorique laboure l’opinion. Elle stoppe ses élans et l’incite à prendre des décisions impossibles. Elle renforce le versant fantasmé du récit commun.

Les opinions contemporaines tendent à devenir duales. Au plan politique, elles sont plus volatiles qu’autrefois. Atomisées par la masse des informations et la profusion des instruments de communication, elles forment souvent des coalitions éphémères, évoluant dans des temps relativement courts. A l’inverse, elles montrent une grande inertie dans leurs visions du monde, d’autant moins enclines à changer que le quotidien leur paraît instable. En Suisse, cette résistance est aggravée par le manque d’analyse des séquences historiques.

Or, la Confédération traverse des turbulences où sa gestion politique ne peut plus se faire sans une mutation des émotions qui la travaillent. Autrement dit, la Suisse affronte des changements de paradigmes sur des questions existentielles, sans que personne n’ose une analyse de son existence. Pire, le Conseil fédéral continue de croire qu’il n’aura qu’à ratifier l’évolution des esprits le moment venu, sans devoir s’engager fortement.

Dès lors, le syndrome Titanic se profile. Un jour, une votation européenne délicate sur la libre circulation ou la fiscalité exigera un choix généreux des citoyens. Au dernier moment, inquiets de la paranoïa qu’ils n’auront pas combattue, les leaders se jetteront sur la barre pour infléchir le ressenti collectif. Mais cet énorme paquebot auquel il faut au moins une décennie pour modifier sa courbe virera trop lentement et la Suisse se fracassera sur l’iceberg. Sous le choc, le château de cartes bilatéral s’effondrera. Simultanément, le pays sera à la recherche du statu quo perdu et de l’adhésion impossible.

Alors les tensions éclateront. Les villes se révolteront contre les régions alpines. Les grands cantons urbains n’accepteront plus de suivre une Confédération incapable de fixer un cap. Le parlement sommera le Conseil fédéral de rendre son tablier. Les partis classiques accuseront l’UDC d’avoir sabordé la Suisse. Les vainqueurs reprocheront aux vaincus de ne pas s’être défendus. Les élus stigmatiseront le populisme des médias, qui les accuseront de ne pas savoir convaincre le peuple. L’économie accusera la politique d’imprévoyance coupable. L’industrie d’exportation exigera des solutions immédiates. La place financière gémira sur l’insécurité du droit. Le tourisme ne supportera plus la vue d’un edelweiss. Les écoles et les élites tireront à boulets rouges sur le système et les médiocres qui s’en servent. Les habitants diront leur écœurement face aux manipulateurs. La dispute sera générale. Pour sortir de l’impasse, il ne restera que l’Europe. Les Suisses lui demanderont un arbitrage et une issue: deux siècles plus tard, ce sera une sorte de nouvel acte de médiation.

Ce cauchemar peut encore être évité, pour autant qu’un discours de portée historique mette en mouvement l’opinion suisse. L’heure n’est plus au juridisme étriqué, ni aux acrobaties à géométrie variable, mais à une pensée qui renvoie les légendes dans les grimoires et apporte au récit commun l’eau claire des faits et des actes.

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