La politique étrangère est pour la Suisse éminemment consensuelle. Ses objectifs généraux sont ancrés dans la Constitution fédérale. Il incombe au Conseil fédéral de conduire la politique extérieure. Pour jouir de la moindre crédibilité, l'action de la diplomatie doit refléter l'accord des membres du gouvernement. Elle doit aussi recueillir l'adhésion du parlement et également celle de l'opinion publique. Cultiver les divisions ne ferait qu'affaiblir la Suisse à l'extérieur.

Or depuis quelques semaines voici que la politique étrangère est devenue l'enjeu d'un débat national et l'objet d'une remise en cause dans plusieurs partis politiques et dans une partie de la presse. Les péripéties du voyage en Iran, les attitudes sur le Moyen Orient, les idiosyncrasies du Conseil des droits de l'homme - particulièrement celles qui mettent en cause la pratique suisse! ont notamment enflammé la polémique. Des éléments personnels sont invoqués; des proclamations émotionnelles viennent nourrir les échanges de vues. La politique étrangère devient un show, sur lequel s'expriment partisans et critiques, pas toujours en connaissance de cause, faute d'information suffisante.

Ces escarmouches portent atteinte au rôle du DFAE dans la politique fédérale, à un moment crucial.

Il est temps de retrouver le consensus qui est à la base du fonctionnement des institutions suisses et de mettre à l'abri la politique extérieure, qui ne saurait devenir un facteur de polarisation entre forces politiques.

La question de la politique de neutralité ne se pose plus depuis qu'en 2002, le peuple et les cantons ont accepté l'adhésion de la Suisse à l'ONU. Cette décision comportait nécessairement les moyens de la mettre en œuvre. Des engagements ont été pris sur les modalités à suivre, sur la consultation au sein de l'administration fédérale, sur l'information des commissions parlementaires, sans entraver pour autant l'action gouvernementale. Il allait de soi que la Suisse prendrait position sur les problèmes politiques de l'heure et qu'elle disposait d'une tribune naturelle pour s'exprimer, ce dont elle use à bon escient. Si cette activité n'est pas unanimement applaudie, elle a pour elle la légitimité et l'appui d'une large majorité.

Les initiatives prises en dehors de ce cadre sont moins appréciées. Insuffisamment comprises, aux résultats incertains, elles se situent à l'intersection d'une politique d'intérêts et d'une politique idéale. Les droits de l'homme, objectif de longue date, ont été promus au rang de priorité de la politique suisse, tandis que la diplomatie poursuit très naturellement et à égalité la défense d'intérêts matériels précis. C'est le dilemme classique entre le droit de l'hommisme et la Realpolitik, dans un pays dont les compétences sont des plus reconnues en matière humanitaire.

Dans le domaine multilatéral, la naissance du Conseil des droits de l'homme, organe de l'ONU qui reste en concurrence de fait avec la troisième commission de l'Assemblée générale, doit beaucoup à la détermination de la Suisse, mais aussi à celle du secrétaire général de l'ONU et de l'Union européenne qui l'a soutenu. Il est encore loin d'avoir apporté la preuve qu'il est moins politisé que la commission qui l'a précédé. La plupart des pays extra-européens qui y ont récemment mis la Suisse en cause n'ont pas la réputation d'être eux-mêmes exemplaires, et cette démonstration a frappé négativement l'opinion. Un peu de retenue ne nuirait pas à notre politique multilatérale, par ailleurs fort bien menée. A preuve, les succès qu'elle remporte dès qu'elle se montre modérée et qu'elle contribue au consensus, comme ce fut récemment le cas au sein du comité préparatoire de la Conférence de 2010 sur la non-prolifération nucléaire qui vient de se réunir à Genève.

Sur le plan bilatéral, c'est la politique européenne qui constitue en permanence notre défi principal. La Suisse ne saurait privilégier ses rapports avec des pays plus éloignés au détriment de relations approfondies avec ses partenaires immédiats, et d'abord avec les plus proches. Le Conseil fédéral a élaboré des directives sur la conduite à tenir face à des pays tels que la Russie, la Chine, l'Inde ou les Etats-Unis. Ces documents de «stratégie» permettent de mieux coordonner et de définir l'action de la Suisse envers ces Etats. Y compris, on veut le croire, pour ce qui est de la sécurité.

S'agissant de l'Europe, il existe bien un accord de coopération avec l'Italie - pas exactement une «stratégie» - qui couvre également le champ politique, mais rien de semblable avec d'autres pour le moment. Avec l'Allemagne, des échanges réguliers ont lieu entre ministres des finances et, respectivement, de l'économie ou de l'énergie et des transports ou encore des affaires étrangères. Avec la France, le flux des visites ministérielles est moins intense, comme si, de part et d'autre, l'intérêt était moindre. Il est vrai qu'aujourd'hui la Suisse se pique de mener une diplomatie qui n'aurait pas à tenir compte des positions prises par l'Union européenne, parfois soupçonnée d'arrière-pensées peu sympathiques. Est-ce bien sage? En tout cas, ce postulat ne nous rapproche guère de pays avec lesquels nous avons en partage une histoire, une langue et un système de valeurs qui fondent en partie notre identité.

En 1993, le Conseil fédéral mettait ces éléments en exergue et veillait à ce que la Suisse ne s'écarte pas inutilement de la politique extérieure européenne. Celle-ci va connaître un nouvel élan: n'est-il pas temps d'en revenir à cette exigence et de rendre du même coup la politique étrangère plus lisible et plus réaliste, alors que se prépare une fois de plus «la mère de toutes les batailles» concernant notre avenir européen sur le front de la libre circulation des personnes?

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