Le président français, Nicolas Sarkozy, a repris dans son discours d'Evian l'idée d'une nouvelle conférence au sommet sur la sécurité et la coopération en Europe (LT des 30.09 et 11.10.2008). Plus exactement, il a apporté une adhésion conditionnelle aux projets de réorganisation de l'architecture de sécurité en Europe formulés cet été par le président Dmitri Medvedev. Le président de la République française a situé la proposition de son partenaire russe dans le cadre existant de la seule organisation paneuropéenne traitant de sécurité.

Il ne veut donc pas de nouveau forum, et renforce ainsi la condition qu'il a posée relative à la participation des Etats-Unis et du Canada à ce nouvel exercice diplomatique. De plus, tous les Etats membres de l'OTAN sont représentés au sein de l'organisation de sécurité OSCE (l'Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe) qui servirait de cadre à cette négociation. Dimension supplémentaire, les Etats d'Asie centrale sont également membres de l'OSCE et auraient de ce fait voix au chapitre.

Est-on en train de reproduire aujourd'hui les schémas qui ont conduit aux Accords d'Helsinki en 1975? Des similitudes existent à coup sûr: une idée russe au départ, même si les Russes ne portent pas actuellement l'OSCE dans leur cœur; les Français et les Allemands se montrent ouverts, dans une première phase, pour l'explorer, d'autres Européens sont plus réticents et hostiles a priori, même à ce stade préliminaire, tels les Britanniques et les pays de l'Est. En revanche, l'Allemagne, qui n'est pas défavorable au principe, ne s'est pas encore fixée publiquement sur ses modalités: mais la chancelière Angela Merkel en a parlé à son homologue russe au cours de leurs récents entretiens de Saint-Pétersbourg.

Les Américains sont réticents: les deux candidats à l'élection présidentielle s'accordent sur la nécessité de montrer la plus grande fermeté face aux Russes et menacent d'en revenir à une politique de containment et d'opposition à ce qu'ils perçoivent comme de dangereuses avancées militaires de la Russie.

On constate donc qu'il n'y a pas encore de position commune de l'UE, que le président Sarkozy a agi largement à titre national et non pas au nom de l'Union que la question russe est susceptible de diviser et enfin, que l'OTAN aura beaucoup de mal dans ces conditions à former un front homogène. Ces oppositions ne permettent pas d'envisager une conférence à fin 2009, tout au plus s'agirait-il de lancer formellement un processus de négociation si les sondages préalables réalisés d'ici là permettent de dégager l'esquisse d'un terrain d'entente.

Mais si les positions de départ des protagonistes s'apparentent à celles qu'elles avaient adoptées au début des années 70, le paysage est lui considérablement différent. La sécurité de l'approvisionnement énergétique est une préoccupation commune des Européens, des accords de désarmement sont en vigueur, d'autres sont suspendus, une mise en ordre s'impose aujourd'hui dans ce secteur mais la base existe. Bien sûr, le Pacte de Varsovie a été dissous, l'OTAN s'est élargie aux anciennes démocraties populaires détachées de la mouvance soviétique, l'interdépendance économique est une réalité à travers tout le continent. Pour une bonne part cependant, et comme en 1974-75, la refondation de la sécurité européenne repose en définitive sur un accord fondamental des Américains et des Russes et il conviendra dès les premières semaines de la nouvelle administration américaine d'éviter tout malentendu transatlantique à ce propos.

La Suisse est aussi interpellée par la remise en cause à moyen terme de la sécurité européenne. Tout au long de la récente crise géorgienne, elle a adopté un profil bas, se gardant de condamner ouvertement quiconque et défendant une vue équilibrée et mesurée des événements. Elle n'a formulé aucun jugement, se contentant d'en appeler au respect du droit humanitaire (elle est prête à envoyer des enquêteurs spécialisés sur place à cet effet) et au respect de la Charte des Nations unies et de la Charte d'Helsinki, prônant une vague solution démocratique et conforme au droit pour régler le statut de l'Ossétie et de l'Abkhazie. (Il y eut d'ailleurs étonnamment peu de manifestation d'émotion de la part des partis politiques, du parlement ou du Conseil fédéral lors de la crise géorgienne de cet été). La disproportion des moyens militaires employés par les Russes, la reconnaissance de deux Etats détachés du territoire géorgien n'ont suscité que de «l'inquiétude» à Berne.

Bref, la Suisse est retournée à une application pure et dure de la neutralité, et elle en recueille les premiers fruits avec la fonction notariale que les Russes lui ont confiée en Géorgie et l'ouverture de pourparlers d'experts à Genève, en présence notamment de plénipotentiaires ossétiens et abkhazes. Ce n'est d'ailleurs pas un précédent, puisque l'ancien secrétaire d'Etat Edouard Brunner avait déjà reçu à Genève des représentants de cette nationalité lorsqu'il exerçait les fonctions de représentant spécial de l'ONU pour la Géorgie.

Ainsi la Suisse se trouve excellemment positionnée pour intervenir, le moment venu, dans la reconstruction des équilibres de sécurité en Europe. Même isolée - pratiquement tous les Etats qui formaient le groupe des neutres et non alignés il y a trente-cinq ans sont maintenant membres de l'UE ou aspirent à le devenir - elle veillera au respect de la dimension humaine (droits de l'homme, démocratie, processus électoraux, liberté de la presse) acquise à Helsinki et pourra offrir des solutions impartiales en cas de blocage des négociations.

Défi difficile à relever, mais qui ouvre une perspective nouvelle à une diplomatie qui se recentrerait sur les problèmes européens avec sa crédibilité propre.

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