Des pertes de 95,2 milliards! C’est le résultat annoncé par la Banque nationale suisse, qui a perdu près de la moitié de ses fonds propres au premier semestre.

Dans ce contexte, on entendra peut-être moins le chœur de ceux qui souhaitent faire main
basse sur les résultats de la BNS, comme le conseiller national Pierre-Yves Maillard, qui
n’hésitait pas à qualifier ce printemps la prudence dans la redistribution des bénéfices de
«manœuvre» puisque «la BNS réalise régulièrement des bénéfices record (…) et la tendance va se poursuivre».

Lire sur ce sujet: La BNS enregistre une lourde perte sur le premier semestre 2022

Qu’est-ce que cela démontre? D’une part, que la BNS fait bien son travail qui est, en premier
lieu, d’assurer la stabilité des prix donc d’éviter l’appauvrissement de chacun par une perte
de valeur de l’argent. D’autre part, ces résultats, impressionnants par leur ampleur, démontrent que les actifs de la BNS sont devenus très sensibles aux fluctuations et qu’ils ne peuvent en aucun cas être considérés comme garantis.

Ce ne sont pas des faits nouveaux. Pourtant, depuis la crise de 2008 et le gonflement du
bilan des banques centrales, l’attitude de nombreux acteurs a changé. Cette évolution a été
renforcée par la crise du coronavirus. Les réserves de la BNS, qui ont fortement augmenté,
et les bénéfices supplémentaires distribués à la Confédération et aux cantons ont éveillé des
convoitises sur les fronts les plus divers.

Lire aussi: Confédération et cantons: la manne de la BNS n’est pas acquise en 2022

Les Vert·e·s ont ainsi demandé à la BNS de contribuer à la maîtrise de la crise du covid par
une intervention extraordinaire. Certains, comme le conseiller national Martin Candinas
(Centre), demandent la création d’un fonds souverain. Quant au conseiller national Alfred Heer (UDC), il espérait assainir l’AVS avec l’argent de la BNS. Le PS est lui aussi actif pour
créer un fonds étatique pour une politique d’investissement. Enfin les syndicats et la gauche
récoltent des signatures pour une initiative qui vise à attribuer une partie des bénéfices de la
BNS, dont celle issue des taux négatifs, à l’AVS. Même au PLR, on a entendu quelques
idées. Les appétits sont grands.

Ces idées ont toutes un point commun: elles partent du principe que les réserves ou
bénéfices de la BNS sont garantis et suffisants pour financer certains projets politiques.
Cette vision est dangereuse. Sans aller jusqu’à l’exemple extrême du Zimbabwe, où l’argent
avait perdu toute valeur suite aux interventions du gouvernement Mugabe auprès de la
banque centrale, plus près de chez nous on voit qu’en Turquie les interventions du président
dans la politique monétaire ont pour résultat une inflation galopante: 80% en juin selon des
estimations (!), ce qui plonge la population dans la pauvreté. L’Italie avait aussi connu de tels
avatars avant l’arrivée de l’euro.

Les partisans de ces idées rétorqueront qu’ils ne comptent utiliser les financements que les
années où la BNS dégagera des bénéfices. C’est une réflexion tronquée car si les résultats
de la BNS contribuent à financer des projets importants, la pression pour que la banque
dégage des bénéfices sera telle que celle-ci ne pourra plus mener sa politique monétaire en
toute autonomie. Or c’est principalement en période de crise, comme celle provoquée par
l’agression russe contre l’Ukraine, que la BNS doit conserver toute sa marge de manœuvre
afin de pouvoir, si nécessaire, enregistrer des pertes importantes pour intervenir, par exemple, contre une pression inflationniste.

Les exemples calamiteux à l’étranger comme les pertes récentes doivent nous rappeler que
l’indépendance de la BNS est un bien précieux au service des citoyens et des entreprises de
notre pays, un petit pays, à l’économie forte et très internationale, sensible à l’évolution des
marchés. La sagesse nous commande de ne pas jouer à la roulette russe avec l’indépendance de la BNS, une clé de notre prospérité.

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