Revue de presse

Indignation après la découverte du «camion de l’horreur» près de Londres

Les 39 Chinois disparus dans leur «tombeau d’acier» cette semaine reposent la question éternelle du dilemme en matière de politique migratoire: boucler les frontières ou venir en aide aux personnes en détresse?

Les 39 morts retrouvés dans un camion frigorifique près de Londres dans la nuit de mardi à mercredi étaient donc des ressortissants chinois, a indiqué jeudi la police britannique. Elle a lancé une vaste enquête pour déterminer les circonstances du drame dans un pays qui en a oublié, pour quelques heures, les péripéties de son interminable Brexit. Il s’agissait de huit femmes, dont une jeune adulte, et 31 hommes. Alors, «quelle couleur avait le ciel, la dernière fois qu’ils l’ont aperçu? Qu’ont-ils pensé, rêvé avant d’entreprendre leur périple tragique? On ne sait rien d’eux. Rien», déplore Libération, de concert avec la BBC, qui résume le peu d’informations dont on dispose à cette heure.

«Ses occupants étaient-ils déjà morts en arrivant au Royaume-Uni? se demande encore Libé. D’après les images, le camion était réfrigéré, ce qui signifie qu’à l’intérieur les victimes ont voyagé dans un froid glacial, dans une obscurité complète, sans air, dans des conditions absolument horribles», a expliqué Rod McKenzie, directeur de la Road Haulage Association (Association britannique de fret autoroutier). Les gangs de trafiquants, rappelle-t-il, sont «extraordinairement cyniques, manipulateurs, extrêmement bien organisés et ne reculent devant rien».

La police privilégie l’hypothèse de migrants ayant transité par le port gallois de Holyhead et par la Bulgarie. «Un itinéraire de repli pour les trafiquants en raison de la surveillance accrue d’autres ports», selon le site Eurotopics.net. Du coup, après les innombrables drames qui se sont déroulés ces dernières années en Méditerranée, les médias s’interrogent de nouveau sur le rôle de la politique migratoire de l’Union européenne.

La Frankfurter Rundschau, par exemple, rappelle que «depuis des années, les ministres de l’Intérieur européens déplorent le trafic d’êtres humains, un marché juteux de plusieurs milliards, et affirment vouloir lui déclarer la guerre. Force est de constater toutefois que la politique migratoire et la gestion des réfugiés qu’ils ont pratiquées jusqu’ici ont l’effet inverse: les clôtures de plus en plus élevées aux frontières de l’Europe, les contrôles de plus en plus rigides au sein du système de Dublin et le maintien absurde de ce système font prospérer les affaires des passeurs.»

Donc «ils n’avaient aucune chance», ces malheureux, dans leur «tombeau d’acier», se lamente le Daily Telegraph comme l’ensemble de la presse britannique, qu’a lu Courrier international. Alors, l’éternelle question «revient avec insistance»: comment éviter ce type de drame? «Ce que nous éprouvons en premier lieu, c’est une sensation d’horreur, accompagnée de la volonté que pareille chose ne se reproduise plus jamais, constate le Guardian. Par réflexe, il est alors courant de réclamer un durcissement des contrôles: davantage d’infrastructures de sécurité aux frontières; des peines plus sévères pour les gens qui tentent d’entreprendre ces voyages et pour ceux qui les aident.»

Car «si les ministres de l’Intérieur de l’UE employaient le même zèle que celui dont ils font preuve pour cadenasser leurs frontières à négocier des circuits d’immigration sûrs, une politique d’immigration moderne et un système d’asile digne de ce nom, la demande d’entrées illégales baisserait»…

… combien de morts faut-il encore pour qu’ils comprennent que leur politique migratoire est inadéquate?

«Les failles en matière de sécurité, voilà justement la question centrale», selon le Daily Mail: «Pourquoi avons-nous ignoré les alertes?» s’indigne le tabloïd conservateur. «Le gouvernement a été prévenu il y a trois ans que les passeurs opéraient désormais» sur les ports moins fréquentés que «les autres points d’entrée au Royaume-Uni». «Même son de cloche» du côté du Times de Londres, à propos de cette «macabre odyssée». Pour lui, il faut «maintenir une coopération étroite en matière de sécurité avec le continent une fois le Brexit mis en œuvre». L’enquête nécessite aussi «le recours aux bases de données partagées», insiste-t-il.

«Ce camion est une honte pour toute l’Europe», accuse pour sa part l’Avvenire italien. Ces gens «ont été traités comme du bétail, ou pire encore, car les bêtes ayant une valeur marchande, on fait en sorte qu’elles arrivent en vie à destination. […] Après 1945, nous pensions, nous croyions que dans cette partie de l’Occident, plus jamais des personnes ne seraient traitées de la sorte, laissées pour mortes en tas, comme des êtres sans valeur.»

Changer les priorités

C’est que le «resserrement des contrôles pousse les gens vers des filières plus dangereuses, et ils confient alors leur vie à des passeurs qui se soucient peu de leur sécurité, et qui vont même tout faire pour les exploiter», juge encore le Guardian. Lequel estime que «les gens qui fuient la torture, le viol et la mort ne peuvent pas demander asile au Royaume-Uni sans avoir atteint physiquement le pays, à l’exception d’un programme limité de réinstallation de réfugiés syriens». La priorité est donc claire: il faut arrêter de s’occuper de la question migratoire «comme un problème que l’on peut ignorer ou occulter et commencer à débattre des moyens de réorganiser notre système en fonction des besoins» des victimes elles-mêmes.

De plus, «en Europe, les discours politiques sont nombreux pour dire qu’il faut barrer la route aux migrants», écrit La Croix. Mais «très rares, en revanche, sont les propositions visant à combattre les trafiquants qui seront toujours prêts à offrir leurs funestes services à ceux qui rêvent d’une existence meilleure – au péril de leur vie». Au bout du compte, ces trépassés n’auraient atteint le Royaume-Uni que pour y «passer» moins d’une heure. Le Soir de Bruxelles rappelle que la température au sein d’un camion frigorifique «peut descendre jusqu’à moins 25 degrés». On ignore à ce stade si ces 39 personnes sont «mortes de froid ou étouffées».


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