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Désormais, il s’agit uniquement de «produire» (et non plus d’élever, insiste la sociologue Jocelyne Porcher) le plus rapidement possible le plus de ressources (animales) au moindre coût.
© IVAN ALVARADO / Reuters

Opinions

Industrie de la viande: la vidéo, une première étape nécessaire?

Au-delà de l’émotion suscitée par des images insoutenables, la présumée nouvelle affaire dans les porcheries d’une famille de grands producteurs vaudois invite à mener une réflexion de fond sur ce que manger de la viande veut dire, à questionner la genèse de l’alimentation industrielle et le libéralisme helvétique, afin d’envisager quelques pistes d’avenir

La transformation radicale de la paysannerie ancestrale, caractérisée par une polyculture-élevage insérée dans des échanges socioculturels complexes, en une agriculture industrielle ultra-spécialisée soumise à la seule rationalité économique implique, dans une logique strictement capitaliste de maximisation des profits, la détérioration radicale des conditions d’existence des bêtes en termes de confinement, de claustration, de rythme d’engraissement ou de prophylaxie.

Désormais s’agit-il uniquement de «produire» (et non plus d’élever, insiste la sociologue Jocelyne Porcher) le plus rapidement possible le plus de ressources (animales) au moindre coût, pour le bonheur supposé de l’Homo consumens rex.

Lire aussi: Une vidéo de porcs maltraités provoque l’indignation dans le canton de Vaud

L’événement majeur du XXe siècle n’aura pas été l’arrivée du prolétariat, mais la disparition de la paysannerie

Dans Les derniers jours (2013), Jean Clair affirme que «l’événement majeur du XXe siècle n’aura pas été l’arrivée du prolétariat, mais la disparition de la paysannerie» (de 60% de la population française à sa naissance à 2% aujourd’hui) et de sa relation particulière au climat, au temps cyclique des saisons, à l’animal et à la terre.

L’homme du pays (littéralement), le paysan humble de Ramuz, qui vit sa relation à la nature comme un prêt et non comme une conquête sans fin de l’espace et de ses ressources, s’oppose en cela diamétralement au cosmopolitisme hors-sol, à la vitesse, à la mobilité et à la contraction de l’espace uniformisé et aseptisé. Le documentaire bouleversant Jura: enracinés à leur terre de Daniel Künzi ne le montre que trop. La communauté (villageoise) a laissé la place à la société (urbaine), pour reprendre le distinguo sociologique classique de Ferdinand Tönnies (1887).

Le culte du toujours plus

Dans Le sacrifice des paysans. Une catastrophe sociale et anthropologique (2016), Pierre Bitoun et Yves Dupont montrent bien comment, depuis la «grande accélération» de l’après-1945, technocrates et agronomes, «l’armée des chimistes et des professeurs» dénoncée dès 1899 par Elisée Reclus dans A mon frère le paysan, ont propagé le culte du toujours plus (de science, de technique, de rendement, de maîtrise et d’artificialisation de la nature, de marchandisation du monde et du vivant, de pollution de l’air, des sols et de l’eau).

L’expansion illimitée se transforme en croyance universelle, avec pour corollaire des terres habitées de moins en moins habitables. Les lumières du «développement» devaient reléguer dans les ténèbres le «sous-développement» du paysan et son économie de subsistance, cet Autre à ranger sur le rayon des hérésies des Temps modernes aux côtés d’autres «ploucs» de l’histoire: le sauvage, l’Indien, le Noir, le juif ou le musulman.

L’ADN libéral national

A l’échelon suisse, peut-être les récents événements invitent-ils à questionner le chauvinisme d’un «Y en a point comme nous» alimentaire, si aisément disculpant dès lors qu’il perpétue la croyance selon laquelle ici «les bêtes sont mieux traitées qu’ailleurs». D’après ceux que certains médias présentent comme «activistes», par un travail de qualification visant en fait à leur disqualification, l’immense majorité des porcheries échapperaient aux radars.

Peut-être bien qu’en matière de viols, de violences conjugales, de fraude et d’évasion fiscales ou de travail au noir sur les chantiers la Suisse n’a non plus de leçons de suffisance à donner à quiconque. Ne suffirait-il pas d’engager massivement des contrôleurs? C’est toucher là à l’ADN libéral national: laisser faire, laisser passer.

Comme à Zermatt

Sur le même mode d’absence de volonté politique, une solution évidente consisterait à équiper tout abattoir (soustrait de longue date à la vue de chacun) et toute usine de production animale de caméras de surveillance. Créer un site internet sous l’égide de la Confédération permettrait en outre à chacun de constater, ou non, la bonne foi des uns et des autres. Zermatt Tourisme ne propose-t-il pas plusieurs webcams de la région accessibles en tout temps? L’idéologie de la tolérance zéro ne s’en émeut guère quand il s’agit de «surveiller et punir» la petite délinquance. Ici, l’enjeu se chiffre en millions de vies annuelles. L’historien juif américain Charles Patterson n’hésitait pas en 2002 à parler d’«éternel Treblinka» s’agissant des relations entre l’homme et la souffrance animale.

Du point de vue de l’impact sur le citoyen-mangeur, pareille mesure n’aurait que des effets bénéfiques sur sa responsabilité morale et sa capacité à choisir en toute connaissance de cause son modèle alimentaire. La sacro-sainte liberté de choix du consommateur ne se conçoit pas en effet sans une information exhaustive, transparente et équilibrée. Or, comme l’industrie du tabac, de l’alcool ou du sucre, le lobby de la viande, à travers notamment les images d’Epinal de la publicité ou des salons agricoles, dispose de moyens financiers sans commune mesure avec ceux de la santé publique. Evidemment, cette mesure «welfariste» déplaira aux abolitionnistes, qui y verront une légitimation technique à l’objection antispéciste fondamentale: la mise à mort inexcusable d’être sentients (c'est-à-dire sensibles). De quoi entonner l’antienne de l’histoire: réforme ou révolution?

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