Lorsque Amazon lance sa première liseuse électronique en 2007 sous le nom de «Kindle», les médias parlent d’une révolution qui devait préfigurer la mort du livre traditionnel (cf. The Economist, novembre 2007: «The book is dead»). Dix ans sont passés et le livre en papier se porte plutôt bien. Je prédis qu’il finira pourtant marginalisé par la liseuse électronique. Voilà pourquoi.

L’annonce d’un nouveau produit passe par un processus connu: les médias créent un intérêt qui va gonfler jusqu’à éclater; il aurait la capacité de changer le monde, mais c’est évidemment prématuré. Pendant une période de doute légitime, l’idée fait son chemin et le produit progresse par améliorations successives. Les cycles d’innovation s’avèrent en général plus longs qu’on ne le supposerait initialement.

Le même destin que le disque vinyle, le film photographique ou la machine à écrire

Se souvient-on qu’il fallut vingt ans au téléphone portable pour devenir une commodité? Et quelque dix années furent encore nécessaires pour qu’il parvienne à ce stade de maturité (le smartphone). Un autre exemple: Apple avait déjà sorti une tablette digitale en 1993, sous le nom de Newton. C’est seulement en 2010 que la marque à la pomme rencontra le succès avec son iPad.

Pourquoi le livre aurait-il un autre destin que le disque vinyle, le film photographique ou la machine à écrire? La lettre manuscrite devint un jour dactylographiée, le télégraphe se transforma en télex, puis en fax; et depuis ils ont tous été remplacés par l’e-mail. Qui lui-même est sur la sellette, progressivement remplacé par l'usage des messageries instantanées.

«A la recherche du temps perdu» d'une seule main...

Le nouveau Kindle vient d’être annoncé. Affichant 131 grammes sur la balance, ce modèle baptisé Oasis a la capacité de loger plus d’ouvrages que de raison, soit plusieurs milliers. A la recherche du temps perdu pourrait être parcourue dans son intégralité avec une seule main... L’autonomie n’est plus un problème avec plusieurs mois de veille pour une seule recharge de batterie! Pendant ce temps, les feuilles d’un roman ont le temps de jaunir.

Nul doute que le confort de lecture a surpassé celui du papier. De nouvelles technologies d'encres électroniques sont apparues, mises en lumière par un rétro éclairage LED qui permet de lire aussi dans la pénombre (c'est pratique au lit, pour ne pas déranger son conjoint). On peut encore évoquer les pages qui ne se tournent plus inopinément sous le poids d’un gros volume (surtout au début et à la fin). Ce ne sont là que quelques-uns des avantages qui prêchent en faveur du numérique.

La résistance de générations qui n'ont connu que la matière

La résistance à ce support provient vraisemblablement de générations qui ont développé une affinité particulière avec le papier, qui n'ont connu que la matière. Personnellement, je ne peux plus me passer de la possibilité de surligner des textes, de retranscrire des extraits dans mon bloc-notes électronique, de retrouver instantanément l’endroit où ma lecture s’est arrêtée, et cela sur n’importe lequel de mes appareils.

Quant à l’expérience prétendue inimitable de la librairie de quartier par rapport au téléchargement en ligne, je voudrais vraiment y croire; mais correspond-elle seulement à la réalité? Je vous rapporte l’anecdote de Manuel Diaz, considéré en France comme le «Séguéla du numérique». Manuel se rend chaque semaine dans sa librairie préférée dans le quartier du Louvre à Paris, un établissement spécialisé dans l’art contemporain. A chacune de ses visites, le vendeur lui redemande ce qu’il cherche, sans parvenir à se souvenir qu’il est un habitué. D’un autre côté, Amazon.fr lui propose spontanément tous les ouvrages susceptibles de l’intéresser, en fonction de ses achats précédents et ses goûts personnels. Et il reçoit des recommandations pertinentes de ses véritables relations sociales.

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