On l’avait presque oubliée. Mais quand l’inflation suisse atteint 2,4%, alors qu’elle était inexistante – parfois négative – depuis au moins dix ans, il règne forcément un inquiétant sentiment de surchauffe. Bien sûr, tout le monde n’a pas les yeux rivés sur les données de l’Office fédéral de la statistique (OFS). Mais personne n’a pu ignorer que le litre d’essence a largement dépassé les 2 francs depuis le 24 février et l’invraisemblable décision de Vladimir Poutine.

C’est d’ailleurs surtout à la pompe et bientôt sur les autres factures énergétiques que les prix augmentent – c’est par elles que nombre d’entre nous l’auront remarqué. Mais en réalité, notre porte-monnaie paraît assez épais pour pouvoir absorber cette nouveauté.

Notre économie dispose de plusieurs contre-feux pour atténuer cette flambée: le franc fort, d’abord, qui limite la hausse des prix importés. Même la Banque nationale suisse en convient, elle qui se bat pourtant depuis plus de dix ans pour l’empêcher de monter: le niveau élevé du franc est devenu un atout.

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Ensuite, il y a nos services publics. Selon une étude récente de la société britannique Utility Bidder, la part de notre revenu dédiée aux dépenses pour l’eau, le gaz et l’électricité plafonne à 5,10%. Cela fait de la Suisse la championne du monde en la matière, devant Singapour, l’Irlande et le Danemark. La France (8,9%) est 10e. L’Italie (10,9%) est 31e. Ce n’est pas pour rien que nous ignorons, en tout cas jusqu’ici, quel est le tarif appliqué à ces services essentiels. C’est parce qu’il est négligeable.

Hors du radar économique

Enfin, il y a nos salaires. On le sait déjà, ils figurent parmi les plus élevés du globe. Selon l’OFS, toujours lui, le salaire médian brut atteint désormais 6665 francs. Mais comme toujours, ces statistiques sont des moyennes qui dissimulent des cas particuliers. Plus de 10% des salariés touchent en réalité ce qui est considéré comme un «bas salaire», soit moins de 4443 francs brut par mois. Cela concerne 491 000 travailleurs dans le pays. Dont 312 000 sont des femmes.

Ces dernières semaines, des témoignages provenant de France, d’Italie ou du Royaume-Uni ont mis en lumière ces personnes qui, prises à la gorge par leurs factures énergétiques, multiplient les économies de bouts de chandelles pour épargner quelques euros ou livres sterling.

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En Suisse? Ceux qui comptent chaque franc sont certes moins nombreux, mais bel et bien présents. Ces working poors, ces retraités, ces stagiaires, ces décrochés du système, souvent boutés hors des principaux radars économiques, ne doivent pas être oubliés sous prétexte que la Suisse est un pays riche et capable, sur le papier, de digérer ces augmentations de prix.

De ces inégalités devant l’inflation il faut s’en préoccuper aujourd’hui déjà. Car au vu de la transition énergétique et des contraintes du monde globalisé qui nous font face, l’inflation est partie pour durer.