En bateau

Infidélité

Il y a des phrases comme ça, qui parlent pour toute une société. Par exemple, celle-ci, prononcée par un cadre dirigeant lambda, dans une entreprise américaine lambda: «J’avais l’impression que, quoi que je fasse, j’étais toujours aspiré vers quelque chose d’autre. Comme si j’étais en permanence infidèle à quelqu’un – à mon entreprise, à ma famille ou à moi-même. Je ne pouvais plus me concentrer sur rien.»

De quoi parle-t-il? Ne cherchez pas trop loin, il s’agit de votre vie quotidienne. Vous ne vous en rendez pas compte, peut-être. Ou alors, vous minimisez, comme les alcooliques. Pourtant, vous êtes concernés, tout comme moi. Allez, je vous donne un indice: l’objet de vos infidélités répétées et universelles tient dans la paume de votre main, il est de forme quadrangulaire et de nature électronique. La dernière fois que vous l’avez caressé, c’était il y a moins de 15 minutes. Vous y êtes?

Luke Kissam, le type qui parle, évoque sa relation toxicodépendante avec son téléphone portable. Plus précisément, il se plaint de ce que ce petit rectangle de rétro-éclairage lui a sucé toute son énergie et cramé toutes ses envies, à tel point qu’il en a perdu le goût de travailler. En anglais, on appelle cela un burn out. Pour s’en sortir, le pauvre homme a fini par recourir à une société de coaching en «enthousiasme et performance durable» – le genre dont on se dit, a priori, qu’elle ne peut exister qu’aux Etats-Unis, mais passons.

Deux consultants de ladite société signaient samedi un article d’opinion dans le New York Times intitulé «Why You Hate Work» («pourquoi vous détestez le travail»). Au nombre des réalités qu’ils énoncent, il y a celle-ci, toujours bonne à dire: l’accès permanent à la messagerie professionnelle nuit gravement à la productivité. On sait que l’étalement anarchique des heures dédiées à son traitement parasite la vie privée. On sait aussi qu’à force d’occuper tous les interstices non productifs de la vie, les pauses, les trajets en transports publics, le téléphone tue la rêverie, ces moments-ressources pour le cerveau. Mais le pire, c’est qu’il tue aussi la vie professionnelle elle-même. Car, qui ne lit pas ses mails professionnels en séance professionnelle? D’où cette sensation, somme toute déprimante et largement partagée, de n’être jamais assez présent au moment présent, et globalement, toujours un peu infidèle.

D’aucuns, évidemment, seraient tentés de penser que ce sont des problèmes de cadres dirigeants du tertiaire qui ne savent pas mesurer leur investissement au travail. D’aucuns auraient tort. Car le problème ne se résume pas aux e-mails professionnels. L’ensemble des applications servant à communiquer avec ceux que l’on aime produit exactement le même effet sur la vie privée. Qui n’a jamais répondu à un SMS ami pendant un dîner entre amis?

En s’ouvrant partout, en permanence, comme une fenêtre vers ailleurs, le téléphone portable permet de s’absenter de sa propre vie par fragments, par miettes de temps, de s’échapper par petites touches (du pouce sur l’écran tactile), jusqu’à produire une sorte de mitage de l’instant présent, qui ne peut qu’aboutir, à force de trous, à un sentiment général de vacuité.

Je me demande combien de temps il se passera encore avant que les gens ne commencent à parler de burn out dans le cadre de leur vie privée.

Un mitage de l’instant présent, qui ne peut qu’aboutir, à force de trous, à un sentiment général de vacuité

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