Parfois, elle sort de son boulot le cœur gros et les larmes coincées dans la gorge, alors elle m’appelle. On fait le trajet «ensemble», elle depuis l’hôpital jusque chez elle, moi depuis mon lit, elle finit tard, je suis déjà couchée. Ma sœur est infirmière. Son travail la brise, littéralement: un patient lui est une fois tombé dessus et lui a cassé une côte. Elles comparent leurs podomètres entre collègues et rient jaune lorsqu’elles découvrent le nombre de kilomètres qu’elles parcourent en une journée. Elles rêvent alors bain de pieds et bas de contention en rentrant le soir, quand d’autres se servent un whisky. A chacun son remontant.

Ni très valorisé ni très reconnu, usant, éreintant, peu prospère, un travail de chien qu’elle n’échangerait pour rien au monde. Elle dit «mes patients» comme je dis «mes lecteurs» et ne compte pas ses heures lorsqu’il faut veiller, tenir une main, éponger le front, écouter surtout ces vieux parents dont les enfants sont trop loin ou trop absents. C’est ce qui fait la beauté du métier, me dit-elle, pas les soins ni les perfusions mais l’humanité qui se dégage de ces chambres javellisées. Du cadre UBS à l’agriculteur du Gros-de-Vaud, elle les voit tous passer. En robe de chambre, les fesses à l’air, ce sont tous de grands gosses qui ont besoin d’être choyés.

Ces patients qu'elle n'a pas su soulager

Une dure journée, c’est pour elle trois décès, quand pour nous ce sont des trains en retard ou des boss mal lunés. Elle m’apprend à relativiser la vie. Quand je me plains de ce gars qui ne me rappelle pas, elle me parle de cette fille qui ne remarchera pas. Lorsqu’on passe une soirée ensemble et qu’elle est distante, c’est qu’elle souffre avec les patients qu’elle n’a pas réussi à soulager. Et les rires alentour n’arrivent pas à effacer de sa mémoire les yeux pleins de douleur auxquels elle s’est arrachée.

Ces temps-ci, elle se lève durant ses jours de congé et va faire signer des feuilles de papier sur les marchés. Elle se bat pour une meilleure reconnaissance du métier. Les sous-effectifs, répète-t-elle, persuadée de pouvoir changer la réalité, c’est la gangrène de la profession. Les jeunes infirmiers démissionnent parce que la charge de travail augmente chaque mois et bousille l’essence même de la fonction. Elle les retient, leur dit: c’est trop bête, la pénurie va se résorber, n’en doutez pas une seconde. C’est le plus beau métier du monde.


La précédente chronique: Mes anges gardiens ont la peau noire

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