Comment décidez-vous à qui donner un crédit? Il y a 25 ans, c’était la question que les banquiers chinois posaient à leurs visiteurs occidentaux. Pour eux, elle était d’autant plus pressante que, début de libéralisation aidant, de nombreuses nouvelles banques fleurissaient, y compris au plus profond des provinces. Les banquiers européens étaient bien empruntés pour répondre, certains n’osant tout de même pas leur dire qu’ils ne s’étaient jamais vraiment posé la question. Ils ne pouvaient pas non plus leur avouer tout crûment que la qualité du débiteur potentiel les intéressait beaucoup moins que la valeur du gage déposé en garantie. Cette réponse n’aurait en effet en rien aidé leurs collègues chinois vu l’absence de droits de propriété privée dans la Chine d’alors. Ce manque de gages explique alors pourquoi le premier vrai boom de l’après Mao a vu une quasi-explosion des crédits générant hausses de prix et pénuries au tournant des années 1980. Mal reconnu, ce dérapage inflationniste a nettement appauvri et les citadins, ce qui n’a pas été étranger aux événements dits de Tien An Men, et aussi les paysans, qui se sont vus forcés d’accepter des bons sans valeur en payement de leurs récoltes.

La leçon n’a pas été oubliée et, depuis lors, le spectre de l’inflation hante le sommeil des responsables pékinois. Jusqu’à présent, ceux-ci ont été capables à chaque alerte de serrer la vis assez tôt pour empêcher tout dérapage inflationniste prolongé, ce qui n’a pas été une mince performance vu la vitesse avec laquelle leur économie se développe. Certes, ils ont été aidés. D’abord, une forte montée de la productivité agricole a permis de limiter les coûts de l’industrialisation en poussant des dizaines, voire des centaines, de millions de paysans vers les villes.

Ensuite, les statisticiens officiels sont connus pour enjoliver la réalité. En Chine, par exemple, la composition de l’indice des prix à la consommation demeure assez floue: si le poids de l’alimentation atteint, semble-t-il, 33% du budget des ménages, ce tiers pourrait n’être qu’une estimation grossière, encore que cette forte part des dépenses alimentaires est plausible pour une population toujours pauvre puisque son revenu annuel est de quelque 4000 francs par tête contre 65’000 francs en Suisse. Pas étonnant dans ces conditions que le doublement du prix des légumes ces derniers mois, qui a poussé l’inflation au-dessus des 5% annuels, ait été si fortement ressenti par les citadins chinois au point d’entraîner les premières revendications salariales industrielles sérieuses depuis longtemps.

Enfin et surtout, la nature à court terme des crédits bancaires, eux-mêmes liés à l’absence de gages, rend le contrôle du crédit fort efficace. L’emprunteur à court terme doit en effet souvent revenir frapper au guichet de sa banque pour se refinancer. Il est donc particulièrement vulnérable en cas de nouvelles barrières au crédit; il doit immédiatement replier sa voilure quand sa banque lui dit non. En outre, si ce sont les prêts pour le commerce extérieur qui s’arrêtent, comme ce fut le cas entre septembre 2008 et avril 2009, la conjoncture ralentit encore plus brutalement.

Une économie financée à court terme comme le fut l’économie chinoise des années 2000 est ainsi très sensible aux variations des limites autoritaires de crédit. On comprend alors pourquoi il y a deux ans les autorités de Pékin, faisant face à un début de récession, permirent à leurs banques d’accroître leurs prêts dans des proportions jamais vues. Ce faisant, elles ont toutefois joué avec le feu car l’échéance des crédits s’est sûrement allongée en Chine ces dernières années, maintenant que ceux-ci peuvent être gagés suite à la reconnaissance du droit à la propriété privée. Preuve en est le boom immobilier qui a suivi cette explosion des crédits du début 2009.

Or, la dynamique des prêts longs est particulière. Une fois le crédit accordé, la monnaie ainsi créée demeure longtemps dans l’économie et peut, si elle circule largement, alimenter force dépenses supplémentaires. Par chance, les ménages chinois ont été des fourmis de première qualité si bien qu’une bonne partie de ces sommes sont restées dans les banques. Limitées par le contrôle des crédits, celles-ci n’ont alors pas pu reprêter ces fonds dormants comme elles l’auraient fait en Occident. Mais le contrôle autoritaire n’est toutefois pas étanche et les risques de dérapages tendent même à s’accroître. Vu le régime fiscal en vigueur, les municipalités se voient forcées de vendre des terrains communaux ou expropriés pour pouvoir financer leurs dépenses d’infrastructures. Il leur faut donc trouver en permanence des acheteurs ayant accès au crédit hypothécaire. Leur intérêt, qui se fait facilement entendre au sommet de la hiérarchie politique, se heurte au contrôle des prêts et complique l’action de la banque centrale.

Les autorités monétaires chinoises sont donc devant une tâche redoutable et elles vont sans doute mettre en oeuvre des limitations de plus en plus autoritaires pour lutter contre l’inflation. On peut toutefois se demander si elles pourront bloquer suffisamment de nouveaux crédits en 2011 ou s’il leur faudra monter les taux d’intérêt beaucoup plus qu’elles ne l’ont fait jusqu’à présent. Si c’est le cas, de nombreux investissements se révéleront non rentables et l’économie chinoise ralentira nettement plus qu’elle ne l’a fait dans le passé. Nombreux seront alors ceux qui, surtout en Occident, prôneront une nette réévaluation du yuan pour permettre aux Chinois d’importer des biens nettement meilleur marché, ce qui calmerait leur inflation. Mais la Chine n’est pas la Suisse ; la taille même de son marché poussera alors bien vite les prix mondiaux à la hausse, une solution certes favorable aux producteurs et boursicoteurs, mais beaucoup moins aux consommateurs du reste du monde. Toujours le yin et le yang…

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