Opinion

Initiative anti-burqa: une simple répétition historique?

OPINION. L’initiative populaire «Oui à l’interdiction de se dissimuler le visage» s’inscrit dans une longue tradition de textes stigmatisant une communauté qui remonte aux origines de la Suisse moderne, écrit l'expert en sciences des religions Sylvain Odier

Le 13 octobre dernier, la Chancellerie fédérale a confirmé que l’initiative populaire «Oui à l’interdiction de se dissimuler le visage» avait formellement abouti. Ainsi, après les minarets en 2009, nous voterons à nouveau avec l’Islam dans le viseur. Dans le déferlement de prises de position déjà exposés, un article mérite d’être souligné:

«La Suisse est arrivée, à travers des siècles de sang versé et en côtoyant des abîmes où elle a failli bien souvent se perdre, à la notion essentielle de la neutralité confessionnelle de l’Etat et de la liberté religieuse. La Confédération n’est ni athée, ni théologienne. Elle ne se mêle des dogmes que pour assurer la liberté religieuse. […] La Confédération agirait à tort, la simple raison l’indique, si elle se mettait à éplucher les dogmes et les rites, et à faire un choix entre ceux qu’elle veut autoriser comme raisonnables et conformes à l’esprit de notre temps et ceux qu’elle veut interdire.»

Nommer des barbares

Ce fragment émane d’un quotidien genevois en date du 17 août… 1893! Une légère confusion de cent vingt-quatre ans? Pas forcément, sachant que l’article se réfère à l’initiative sur l’abattage israélite, acceptée par le peuple le 20 août 1893, qui fut la toute première initiative populaire de la démocratie helvétique. Pratiquement cent vingt-cinq ans plus tard, on retrouve une initiative étrangement comparable, puisque comme son ancêtre, cette initiative use d’un stratagème afin de dénoncer une pratique religieuse non conforme à l’esprit du temps. Si, à l’époque, le bien-être du bétail était mis de l’avant pour ostraciser la communauté israélite, aujourd’hui, la sécurité de l’espace publique devient l’argument afin de dénoncer une pratique vestimentaire dite musulmane. A ces deux cas, nous pourrions rajouter le bannissement de l’ordre des jésuites par la Constitution fédérale de 1874 et évoquer que chaque époque semble avoir son bouc émissaire. Car si trois confessions représentent à tour de rôle les déviances aux «bons» comportements, le récit politique qui les attaque est identique.

L’Etat-nation moderne se doit de nommer des barbares pour renforcer sa propre communauté

Subtile recette qui traverse les âges, cette fiction politique peut s’appuyer sur différentes ressources: une base d’éléments sensoriels, divers ingrédients géopolitiques, quelques craintes économiques et de périls civilisationnels, le tout arrosé d’une bonne dose de complot et voici les arguments qui s’enchaînent afin de défendre «nos» valeurs.

Hier, ce fut les jésuites et les juifs, aujourd’hui les musulmans, demain… mystère!

Face à ce mécanisme historique, une analyse pourrait être la suivante; l’Etat-nation moderne se doit de nommer des barbares pour renforcer sa propre communauté. Tel serait le va-et-vient de la Nation, condamner puis réintégrer, les lois contre les jésuites et l’abattage israélite étant abrogées en 1973. De la sorte, il serait à présent au tour de l’Islam de servir d’exutoire rassembleur. Puis, naturellement, une nouvelle entité deviendra le déversoir de notre insécurité. Espérons simplement que la transition puisse se faire avec quelques massacres en moins!

S’appuyer sur des relations de cause à effet simplistes n’est pas l’apanage des forces conservatrices, le camp du vivre-ensemble, par sa propre fiction politique, tombe souvent dans les mêmes travers en prétendant nous amener par la main vers un «monde meilleur».

L’exemple de Glaris

Toutefois, le déterminisme historique n’est pas une fatalité! Tel Jean Tinguely, qui par ses machines loufoques, interroge les accidents du hasard dans le mouvement mécanique, rien ne nous oblige à saisir le jeu politique comme un continuel recommencement. «Eplucher les dogmes et les rites» pour statuer qu’ils s’opposent «à l’esprit de notre temps» n’est pas dans l’ADN de la Suisse.

Lors de l’édition 2017 de la Landsgemeinde du canton de Glaris, l’interdiction de se dissimuler le visage fut également au programme. Les mains se levèrent: interdiction refusée. Etonné par ce choix, un article du journal Le Temps (8 mai 2017) évoque la place du pragmatisme dans cette forme de votation, comme si regroupé en Assemblée, l’électeur était moins sensible à la fiction politique que dans la privacité de l’isoloir.

La future campagne de l’initiative «Oui à l’interdiction de se dissimuler le visage» risque d’être âprement disputée. Chaque camp recourra à sa propre fiction politique. Toutefois, il serait bon de faire une place également à un peu de pragmatisme et se demander à quel point l’interdiction de se dissimuler le visage influence nos actions quotidiennes, notre citoyenneté.

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