Le saviez-vous? C’était dans les années 1990. Une génération. L’agriculture suisse entamait son grand virage en changeant de paradigme: intégrer plutôt qu’intensifier. Autrement dit, assurer les rendements, certes, car il y a toujours plus de monde à nourrir, mais en se centrant le plus possible sur les ressources de l’exploitation, sur la préservation de l’environnement et sur les attentes de la population. Une vraie définition de la durabilité. Bilan: aujourd’hui, plus de 18% des surfaces agricoles utiles sont consacrées à la promotion de la biodiversité, mises en réseau chaque fois que cela est possible. Bien plus que les 7% exigés par la politique agricole.

C’est sur ces bases que l’agriculture suisse entame le XXIe siècle, en multipliant les expériences et nouveautés en matière de biocontrôle. Cela fait vingt ans que dans la vigne la «confusion sexuelle», via des phéromones, permet de renoncer aux insecticides. Aujourd’hui, la moitié du volume de produits phytosanitaires vendus en Suisse est constitué de pesticides autorisés en bio; et les engrais minéraux continuent de diminuer. Le système de rotation des cultures, généralisé dans notre pays, préserve la qualité biologique et sanitaire des sols. Des programmes de production extensive, notamment pratiqués pour le blé et autres céréales panifiables, permettent de se passer de fongicides et d'insecticides. L’agriculture de conservation montre des résultats prometteurs…

Un projet qui stigmatise et divise

Les instigateurs de l’initiative «Pour une Suisse libre de pesticides de synthèse» nous parlent d’innovation pour défendre leur texte. Mais «innover», selon Le Petit Robert, c’est «introduire quelque chose de nouveau». Le texte soumis au vote le 13 juin, lui, n’introduit que des interdictions, prétéritant ainsi des pans entiers de la production alimentaire en Suisse. Or, depuis une génération, l’agriculture suisse agit. Bien sûr, tous les problèmes ne sont pas réglés. Mais quel secteur peut le prétendre? Il est ici question de processus dépendant des cycles saisonniers naturels. Ajoutons-y la rotation des cultures, la nécessité de disposer d’alternatives viables, et nous constatons aisément que les dix ans prévus par l’initiative sont irréalistes.

La durabilité repose sur un fragile équilibre entre social, économie et environnement

On nous parle de «new deal», mais c’est plutôt un «new split» que l’on nous propose, tant ce projet stigmatise et divise, même si une écrasante majorité des professionnels y sont opposés. Cette responsabilité-là est aussi lourde chez les initiants qui surfent sur les légitimes préoccupations sociétales pour imposer de prétendues solutions. Croyons-nous vraiment que les agricultrices et les agriculteurs ne se soucient pas de la santé de la terre, qui, rappelons-le, est leur outil de travail? Croyons-nous qu’ils n’ont pas besoin de la biodiversité pour cultiver? Qu’ils n’ont pas d’enfants à qui offrir un avenir? L’autre jour, sur un marché, une jeune agricultrice en formation exprimait son inquiétude: «Franchement, si ces textes passent, je me demande si ça vaudra la peine de continuer…» Cela devrait nous interpeller et nous faire prendre conscience de notre responsabilité. La durabilité repose sur un fragile équilibre entre social, économie et environnement. Les familles paysannes représentent un petit 3% de la population suisse contre 25% il y a un siècle. Ne serait-il pas judicieux de penser à leur viabilité, en harmonie avec le porte-monnaie du consommateur?

Un climat anxiogène

L’initiative anti-pesticides fait régner un climat anxiogène en brandissant partout où elle le peut un bébé étiqueté de noms de produits. En focalisant sur une interdiction comme solution d’avenir, elle joue avec nos peurs en amplifiant le moindre indice de présence chimique dans les eaux. Sans recul ni contextualisation. Oui, quand on cherche on trouve. Surtout quand on ne cherche que des pesticides agricoles. Oui, nous, opposants, comprenons l’objectif de s’émanciper des intrants pour tendre vers une production toujours plus vertueuse. C’est exactement le chantier qu’a ouvert l’agriculture suisse il y a plus de vingt-cinq ans et qu’elle compte résolument poursuivre, appuyée par la nouvelle loi sur les pesticides votée en mars par le parlement, la plus stricte d’Europe. Un défi qu’elle ne résoudra pas par la rupture, pas en brisant la confiance. Pas comme les initiants veulent l’imposer le 13 juin. «Une société qui se retourne contre ses agriculteurs n’a aucun avenir», affirme le professeur Bertrand Valiorgue, spécialiste du monde rural. Un propos qui doit nous conforter dans le refus catégorique de ces initiatives, synonymes d’un sectarisme toujours plus autoritaire.


Simone de Montmollin est ingénieure œnologue et conseillère nationale (PLR/GE).


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