De nombreuses personnalités se sont engagées pour expliquer les multiples raisons qui devraient conduire le peuple suisse à rejeter l’initiative dite de «mise en œuvre…». La première de celles-ci, soulignée récemment dans ce journal, est que cette initiative n’aurait même pas dû être soumise au peuple. Je ne reviens pas sur cet argument, déjà clairement expliqué, ni sur les nombreux autres qui plaident pour le rejet.

Mais force est de constater que, malgré cela, une moitié du peuple suisse continue de soutenir ce projet: les appels à la raison face à une initiative qui remet profondément en cause nos valeurs, la séparation des pouvoirs, notre système démocratique et nos relations avec l’Europe sont insuffisants face au seul argument sérieux brandi par les partisans: «Nous sommes les seuls à penser aux victimes». Ce n’est donc pas sur la base de la raison mais des sentiments, soit d’une part celui d’insécurité, attisé par les initiants, d’autre part celui de compassion pour des victimes, bien choisies et auxquelles le citoyen peut s’identifier, que l’on met l’accent pour obtenir l’adhésion d’un grand nombre de citoyens.

Une publicité massive et mensongère

Ceux qui votent avec leur raison sont déjà convaincus, c’est donc ceux qui se laissent tromper une publicité massive et mensongère qu’il faut convaincre dans cette dernière ligne droite. On a trop facilement, dans les débats auxquels j’ai assisté, laissé sans réagir les partisans de l’initiative asséner le fait qu’ils étaient les seuls à penser aux victimes. Cet argument est pourtant scandaleusement fallacieux.

D’abord de quelles victimes parle-t-on? Le sort tragique des réfugiés qui fuient la Syrie n’a pas l’heur de beaucoup émouvoir les partisans de l’initiative ni le fait que des familles, même de personnes nées en Suisse, pourraient être brisées, sans aucun effet sur notre propre sécurité, par l’application de l’initiative. On ne s’inquiète pas non plus de la haine et de la violence provoquées par une stigmatisation continuelle des étrangers. Les auteurs des campagnes dénigrant les étrangers ne sont certes pas coupables des actes de violence commis par des extrémistes, telle la mise à feu de baraquements abritant des réfugiés.

Peuvent-ils pour autant nier leur responsabilité, en soufflant sur les braises du racisme, d’avoir suscité ce type de violence, dont les victimes ne sont à l’évidence pas leur priorité.

Renvois plus qu’arbitraires

Il faut ensuite insister sur le fait que l’argument est tout aussi fallacieux pour les «bonnes victimes avec passeport à croix blanche». Soyons clairs: il ne s’agit pas de tolérer en Suisse des débordements tels ceux qui se sont passés à Cologne et une régression du droit des femmes à la liberté et l’égalité si douloureusement acquis dans les pays européens et hélas encore si peu répandu dans le monde. Point n’est besoin d’être partisan de l’initiative pour le dire haut et fort.

Mais ce n’est certainement pas en renvoyant arbitrairement quelques étrangers ayant commis des délits même mineurs, pour autant d’ailleurs que l’on puisse pratiquement le faire, que l’on augmentera la sécurité. C’est en renforçant les normes internationales des droits de l’homme et la collaboration policière internationale, en développant une aide au développement intelligemment ciblée, en multipliant les efforts d’intégration et en investissant dans les prisons pour qu’elles ne soient pas des fabriques à récidiviste que l’on peut tenter d’améliorer une situation dont il faut avoir le courage de reconnaître l’extraordinaire complexité.

Défendre réellement l’intérêt des victimes

Toutes mesures que les auteurs de l’initiative sont loin d’encourager, s’ils ne s’y opposent pas frontalement, préférant faire l’autruche et investir dans les barbelés. Il faut donc, dans cette dernière ligne droite, convaincre à tout prix ceux qui ne l’ont pas compris que c’est en votant contre l’initiative que l’on défend véritablement l’intérêt des victimes.

70% de nos parlementaires sont opposés à cette initiative mais sont responsables d’avoir laissé passer un texte qui n’aurait pas dû être soumis à la votation populaire, sabote leur travail et remet finalement en question l’utilité de celui-ci.

C’est donc à eux qu’il appartient de retrousser les manches comme ils savent le faire en période électorale et de se mobiliser ce dernier week-end pour faire basculer un vote essentiel pour l’avenir de la Suisse. C’est pour cela que nous les avons élus. C’est aussi à cela que nous les jugerons.

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