Dans une société où on trouve normal de changer de portable tous les deux ans et de garde-robe tous les trois mois, dix ans semblent une éternité. Pour une activité entièrement liée aux grands équilibres biologiques, dix ans, ce n’est rien. Empirique par nature, la production agricole est déterminée par une multitude de réactions en chaîne et ne peut pas être parfaitement modélisée. Et si une récolte tourne mal à la suite d’un changement trop hasardeux de méthode de production, pour l’agriculteur ce n’est pas seulement une récolte de perdue, mais une année de revenus, une année d’investissement, toute une année de travail. Ce peut même être une menace sur la survie de l’exploitation. Alors non, dix ans, c’est-à-dire dix cycles de production, ce n’est pas assez pour transformer l’agriculture de ce pays. Les exploitations qui sont bien avancées dans la transformation y parviendront, mais celles qui le sont moins ou ne jouissent pas de conditions idoines ne le pourront pas. Un agriculteur ne peut pas se passer d’intrants à la manière d’un consommateur qui décide de ne plus ajouter de sel ou de sucre dans son assiette.

La demande continue d’exiger la quadrature du cercle

Et cela surtout si la demande continue d’exiger la quadrature du cercle. En cela, le citoyen-consommateur est appelé à plus de cohérence. D’un côté le citoyen veut une nature préservée de tout impact résultant de l’agriculture. De l’autre le consommateur n’accepte sur les étalages que des pommes et des oranges immaculées et qui n’ont rien de «naturel». Une rondeur à la précision géométrique, une couleur digne d’un dessin animé, sans omettre le traitement de surface pour rivaliser avec le brillant d’une voiture ou d’une montre. Et le tout à mini-prix bien sûr. L’agriculteur n’a qu’à s’arranger.

Vous ne pouvez pas redonner vie à une terre sans avoir de la vie alentour

Il est faux de croire que les paysans ont utilisé et utilisent encore des produits de synthèse pour le plaisir. Ils seraient les premiers à préférer s’en passer si les conditions économiques et politiques leur permettaient d’assurer néanmoins leur survie. Durant la longue transition vers une industrialisation de l’agriculture qui a suivi la Seconde Guerre mondiale, la paysannerie n’a rien fait d’autre que répondre aux demandes des autorités, des entreprises agroalimentaires et des consommateurs qui tous attendaient d’elle qu’elle produise toujours plus, toujours moins cher et d’une «qualité» irréprochable. Elle l’a fait; en consentant à d’énormes efforts pour se réinventer, et au prix de centaines d’exploitations familiales sacrifiées. Et voilà que maintenant certains l’accusent d’avoir fait tout faux et lui demandent de changer du tout au tout. On se réjouissait presque que l’agriculture prenne moins de place et laisse de l’espace pour l’expansion des zones urbaines. Car si je parlais de cohérence plus haut, il en est une autre à relever. Moins d’intrants phytosanitaires signifie une moindre productivité. Si l’on perd, par hypothèse, 20% de productivité mais que l’on attend le même volume de production, alors il faut augmenter d’autant la surface cultivée. Or, la réalité en matière d’aménagement du territoire est tout autre. Surtout que pour être biologique, l’exploitation doit être entourée de nature. Vous ne pouvez pas redonner vie à une terre sans avoir de la vie alentour. Tôt ou tard viendra la récole, et votre champ sera nu. Si vous n’avez pas un réservoir naturel à proximité, alors où iront les oiseaux et les insectes et tout ce qui donnait vie à votre terre?

Un objectif zéro pesticides est bon en soi

Depuis vingt ans la consommation et la production évoluent vers le biologique, et cette tendance va continuer. Elle le doit. Un objectif zéro pesticides est bon en soi, s’il n’est pas imposé par des contraintes rigides. Le rôle de l’Etat est de soutenir ce processus de transition, notamment de récompenser les exploitants qui se reconvertissent, et de renforcer les normes de manière réaliste et en tenant compte de la diversité des conditions de production en Suisse. Il continuera de le faire, comme le démontrent les travaux en cours tant dans l’exécutif que le législatif et dans les cantons. En revanche on ne peut pas décider par décret que tout sera bio d’ici à demain. Pas plus que l’on peut décréter que chaque consommateur n’achètera que du bio dans dix ans. Toutes les zones de production et toutes les cultures ne peuvent pas être logées à la même enseigne.


Christian Pauletto est ingénieur agronome EPFZ et membre de la présidence PDC Genève.

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