Charivari

Inspire, expire

Notre chroniqueuse distille le quotidien

Un soir de discussion, il y a deux ans, mon plus jeune fils m’a demandé ce qu’était l’intelligence. Du tac au tac, je lui ai répondu: «La respiration». «En respirant, tu te laisses le temps de la réflexion. Tu dépasses le stade de l’émotion et tu prends une distance qui te permet de mieux considérer la situation. Tout est dans la respiration», ai-je affirmé avec aplomb.

Je réalisais bien que je laissais de côté la connaissance, la sagesse millénaire et l’expérience qui sont des piliers estampillés de l’intelligence. Mais je trouvais un certain charme, démocratique, à ma définition. Si nous ne sommes pas tous égaux face à l’acquisition des savoirs, si nous n’avons pas tous un aïeul éclairé qui nous conduit vers la lucidité, si nous ne présentons pas tous suffisamment de maturité pour tirer des enseignements de nos erreurs passées, nous avons tous des poumons, non? Rien de mal, jamais, ne sortira d’une profonde inspiration-expiration, telle était ma conviction.

Par la suite, j’ai reçu une sorte de bénédiction. Une confirmation mystique d’une amie, danseuse de butô et personnalité fascinante qui pratique le zen. «Ce dont tu parles porte un nom dans l’esthétique japonaise, m’apprit-elle. Il s’agit du Ma , l’espace que les Japonais laissent entre deux maisons ou deux objets pour que ces éléments puissent donner la pleine dimension de leur fonction. Son kanji symbolise un soleil entouré par une porte. Ce concept, très positif, est décliné dans de nombreux arts: architecture, peinture, arts martiaux, art culinaire, théâtre et musique. Il est garant d’harmonie.» Pas mal. J’en respirais d’aise et me disais que, instinctivement, j’avais eu la bonne réponse pour mon fiston.

Mais, depuis quelque temps, je respire moins bien. Car le mot respiration a pris une sinistre connotation. La respiration fut la dernière action d’Andreas Lubitz, le pilote de Germanwings qui a entraîné 149 passagers dans la mort lors du crash du 24 mars dernier. Alors que le commandant de bord se saignait les mains sur la porte du cockpit pour arrêter cette folie meurtrière, le jeune homme respirait. Tranquillement, régulièrement, assurent les experts qui ont analysé la boîte noire dans son moindre souffle. Une inspiration-expiration qui n’a pas empêché le pire.

Si, aujourd’hui, mon fils me reposait la question, je lui dirais la même chose, car j’aime quand le corps se détend, s’oxygène et s’envisage dans un horizon dégagé. Mais j’ajouterais que l’intelligence n’est rien sans un amour inconditionnel et irraisonné pour l’humanité.

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