Opinion 

Insupportables requêtes fondamentalistes

L’écrivain Max Lobe dénonce le laxisme de l’école de Therwil, qui porte un coup de canif au vivre-ensemble

Que les bien-pensants imbibés de bons sentiments me pardonnent, mais je n’ai pas envie de me taire ni de rester sage devant de petits renoncements, de petites concessions qui lentement mais clairement risquent de nous plonger dans un chaos.

Il y a peu j’écoutais sur les ondes de la RTS un défenseur d’une certaine vision bien radicale de l’islam nous faire comprendre que la Suisse ne devrait pas s’affoler devant un basculement symbolique vers quelque chose qui moi, me fait peur. Résumons: dans une école publique de Therwil dans le canton de Bâle-Campagne, les responsables, sous la demande des parents de confession musulmane, ont exempté deux élèves de sexe masculin de serrer la main de leur enseignante. Leur Bon Dieu serait contre le fait qu’un mâle serre la patte à une femelle.

Certes, il n’y a pas de règle écrite qui demande que les élèves serrent la main ou même donnent la bise à leurs enseignants. Mais le renoncement de l’école publique de Therwil a quelque chose de lâche. C’est que l’école publique ne joue pas seulement un rôle d’instruction. Elle est également là pour enseigner voire marteler les règles du jeu dans nos sociétés en mutation. Et c’est justement parce que nos sociétés sont en pleine mutation qu’une telle institution est censée faciliter une plus grande intégration des uns et des autres, peu importe leur origine ou leur religion.

Quels jeunes gens sommes-nous donc en train de fabriquer en acceptant une telle requête? Quelle image de la femme sommes-nous donc en train de transmettre à ces adolescents? Ce laisser-faire n’est-il donc pas une manière bien subtile de leur inculquer, dès leur plus jeune âge, que la femme est sale, qu’elle est impure, qu’elle est si sale et soumise qu’elle ne mérite pas que l’on la touche?

Que l’on réclame le port du foulard pour se soumettre à son Dieu est une chose. Que l’on demande des dispenses pour cours de natation parce qu’on ne veut pas s’afficher en maillot de bain, est compréhensible. Que l’on propose des repas halal aussi bien aux musulmans qu’aux non musulmans me paraît enrichissant parce qu’on ouvre ainsi son imaginaire gustatif à celui de l’autre. Mais en l’occurrence, refuser de serrer la main de son enseignante, me laisse sans voix. Serrer la main est le b-a-ba du contact avec les cultures occidentales. La poignée de mains est la chose la plus banale qui soit dans bien de cultures au monde. Que l’on refuse de le faire, soit. Mais que l’on refuse de le faire parce que son interlocuteur est de sexe opposé: c’est s’enfermer dans un dogmatisme effrayant. C’est refuser de faire le moindre pas vers l’autre. Or le «vivre ensemble» ne peut réussir que si chacun veut bien faire un pas vers l’autre.

En formulant cette demande qui sur la forme apparaît comme triviale, mais qui sur le fond est plus que troublante, ces parents de confession musulmane n’aident absolument pas à combattre le discours islamophobe qui monte ici et là un peu partout en Europe. Ces parents et leurs défenseurs n’aident pas ceux qui défendent bec et ongles le droit des minorités. Ces défenseurs d’une certaine vision de l’islam défient les règles les plus élémentaires. Ils narguent les efforts des uns et des autres pour la construction d’une société ouverte, accueillante, multiculturelle. Ils mettent de l’eau au moulin des populistes qui eux ne font que gagner du terrain. Ils cherchent à tout prix la confrontation, le choc des cultures, la bataille idéologique et donc la possibilité de camper dans leur rôle de victimes.

Le «vivre ensemble» dans nos sociétés en mutation est une richesse, une chance. Mais c’est également une obligation. C’est un projet, c’est un rêve auquel nous avons tous le devoir de participer. Les petites requêtes portées par une vision fondamentaliste de la religion, quelle qu’elle soit d’ailleurs, sont aussi néfastes pour notre cohabitation que le silence docile des uns et des autres.

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