Ohé Emile Zola, ohé Jean-Paul Sartre, réveillez-vous! Il paraît que les intellectuels français virent à droite. On entend ici et là des soupirs de soulagement. L'espèce méprisée et jalousée, l'intello (lire l'intellectuel de gauche) serait en voie de disparition dans le pays qui l'a vu naître. Le philosophe André Glucksmann fait son coming out en faveur de Nicolas Sarkozy. Le philosophe Alain Finkielkraut dément qu'il s'y serait rallié, mais on devine de quel côté il penche. L'historien Max Gallo, ex-proche de Jean-Pierre Chevènement, laisse entendre que peut-être. Le paysage politique français ne changerait pas, mais on y sauterait par-dessus les frontières.

La campagne pour l'élection présidentielle propose un spectacle trompeur. En 2002, on se divertissait de son absence d'enjeu jusqu'à la défaite de Lionel Jospin. Cette année, on dit qu'elle vole au ras des pâquerettes, que les débats télévisés avec les «vraies gens» empêchent de parler des programmes et qu'il n'y en a que pour les sondages. C'est oublier que le beau pays réputé immobile vit en ce moment des changements. Il y a le souvenir du non au référendum sur l'Europe qui a ébranlé les certitudes et celui de la crise des banlieues dont on ne sait les effets qu'il aura sur les électeurs. Il y a surtout une femme, Ségolène Royal, ou un centriste, François Bayrou, qui pourraient déjouer les prévisions et balayer soit la tradition d'un gouvernement patriarcal soit la tendance au bipartisme liées aux institutions de la Ve République.

Il y a aussi les intellectuels, omniprésents dans cette campagne. D'abord ceux qui s'agitent en surface ou signent des listes de soutien. Michel Winock, le plus grand spécialiste du sujet en France, explique dans leSamedi Culturelque la figure de l'intellectuel prophétique, protestataire ou fasciné par le pouvoir s'efface derrière celle du «penseur» qui tente de comprendre la société. Aujourd'hui, ces penseurs travaillent dans des laboratoires de recherche, ils se réunissent dans des clubs, ils écrivent dans des revues, ils publient des livres. Ils ne jouent pas les malabars sur les écrans. On ne sait pas pour qui ils votent. Et ils sont lus avec attention chez Nicolas Sarkozy, Ségolène Royal ou François Bayrou.

Jamais les intellectuels n'ont été aussi présents dans une campagne présidentielle. Mais ce ne sont pas ceux que l'on voit.

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