Opinion

Interdiction des armes nucléaires: une Suisse incohérente?

OPINION. Le 10 décembre, l’ICAN recevra son Prix Nobel de la paix à Oslo récompensant son combat pour un monde sans armes nucléaires. Il est temps pour la Suisse de rejoindre le mouvement, estime Maya Brehm, cofondatrice d’Ican Suisse.

La remise du Prix Nobel de la paix à la Campagne internationale pour l’abolition des armes nucléaires (ICAN) le 10 décembre à Oslo augmente la pression sur la Suisse pour qu’elle adhère au plus vite au Traité de l’ONU sur l’interdiction des armes nucléaires. Ce traité historique interdit la pire des armes de destruction massive et indique la voie à suivre pour son élimination. Il représente une réponse à l’inquiétude grandissante de la communauté internationale concernant les conséquences catastrophiques d’une explosion nucléaire.

L’économie avant l’humanitaire

Il y a quelques années, la Suisse a joué un rôle clé dans les discussions sur le désarmement nucléaire en amenant les considérations humanitaires au centre des débats. Elle a participé aux négociations du traité et a voté en faveur du texte final. Cependant, le conseiller fédéral Didier Burkhalter n’a pas répondu présent à l’appel de la cérémonie de signature du traité.

Il a confirmé que l’interdiction des armes nucléaires correspond «aux intérêts et aux valeurs traditionnelles de la Suisse et notamment à ses intérêts sécuritaires». Il a cependant estimé que la signature de cet accord n’est pas pertinente pour l’instant. Il resterait des questions techniques à résoudre, notamment concernant les intérêts militaires et économiques de la Suisse qui ne devraient pas être affectés.

Le Traité sur l’interdiction comble un vide dans les dispositions existantes du désarmement nucléaire. Il complète les blocs existants, comme le Traité de non-prolifération ou le Traité d’interdiction complète des essais nucléaires, et il est compatible avec ceux-ci, d’après le juriste Stuart Maslen. Il ne contient pas de disposition de désarmement nécessitant une vérification. Néanmoins, il oblige les Etats parties à continuer à respecter les accords de sécurité qu’ils ont conclus dans le cadre du Traité de non-prolifération. Si les Etats dotés de l’arme nucléaire décident d’adhérer à l’interdiction, d’autres dispositions s’appliqueront.

Le concept de dissuasion est dangereux

Derrière les objections de Berne se cache le point de vue très répandu selon lequel les armes nucléaires amèneraient la paix et la sécurité. Comme le politologue Ward Wilson et d’autres experts l’ont démontré, il s’agit d’une illusion et elle est dangereuse. Attribuer aux armes nucléaires un rôle de garant de sécurité suggère que leur possession apporte de la puissance et de l’influence dans la politique internationale.

Cette orientation incite à la prolifération et sape les efforts de désarmement. Par ailleurs, comment pourrions-nous légitimement critiquer les ambitions nucléaires des autres? Si nous avons besoin de la protection des armes nucléaires en Europe, pourquoi alors la Corée du Nord, qui se trouve dans une région bien plus instable, ne devrait-elle pas y aspirer?

L’expérience des armes biologiques et chimiques montre qu’une interdiction favorise le désarmement. Le changement de mentalité lié à la stigmatisation pousse les Etats à y renoncer. A long terme, il pourra influencer jusqu’aux possesseurs d’armes nucléaires.

Le pouvoir de la société civile

Contrairement à la violence, le pouvoir ne sort pas du canon des fusils, comme le disait la politologue et philosophe Hannah Arendt (1906-1975). Selon elle, le pouvoir correspondrait à la capacité humaine de s’unir avec d’autres et d’agir en accord avec eux. ICAN a misé sur le pouvoir de la société civile pour interdire les armes nucléaires.

Le Prix Nobel de la paix honore les efforts inlassables de millions d’activistes qui protestent de par le monde contre ces armes depuis le début de l’ère nucléaire. Avec le soutien de 122 Etats ainsi que du mouvement de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge, nous sommes finalement parvenus à interdire les armes nucléaires à l’instar des autres armes de destruction massive.

A un moment de grandes tensions mondiales, il est donc crucial de se prononcer sans équivoque contre les armes nucléaires.

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