Dans la rue

Vous intéressez-vous à l’actualité?

Notre chroniqueuse fait la conversation à des inconnus

Vous lisez les journaux? L’actualité vous intéresse? Vous travaillez sans doute dans les médias ou la communication. A la ri­gueur, vous occupez une fonction politique. Quoi qu’il en soit, vous êtes clairement minoritaires.

Voilà deux mois que, chaque semaine, je descends dans la rue pour dire n’importe quoi à n’importe qui, et croyez-en cette observation tout à fait insuffisante d’un point de vue statistique, mais assez fondée pour s’imprimer dans une chronique: personne ne s’intéresse à l’actualité. La politique, la barbe. Les faits divers passent et s’oublient vite. L’économie, on n’en parle même pas.

Vous me direz, c’est de ma faute, c’est ma manière d’aborder, ou de sélectionner, qui n’est pas assez aléatoire, ni représentative, mon échantillon est microscopique. Je parle aux gens que je trouve dans la rue – je les ramasse par terre, en somme – alors je ne peux tomber que sur ceux dont la société n’a pas voulu, ceux qui ne comptent pas, et qui, naturellement, ne s’intéressent pas à l’actualité.

Vous pensez, n’est-ce pas, que si je posais les mêmes questions aux étages de direction des grandes entreprises, dans les open spaces du secteur tertiaire, dans les travées des bibliothèques universitaires, enfin, dans tous ces lieux qui comptent, je trouverais des gens pour me parler de l’actualité et peut-être même pour m’en faire un commentaire malin. Moi je ne crois pas.

Voici ma méthode. D’abord, je me présente comme journaliste, et dis: «Je viens en paix, pour une petite conversation de rien du tout.» Là, un premier tri s’opère, deux tiers détalent comme des lapins. Ceux qui restent par politesse demandent de quoi je veux parler. «De ce qui vous fera plaisir. Quelque chose vous a interpellé dans l’actualité? Sinon, on peut aussi parler de vous.»

Là, la moitié disent qu’ils n’ont pas le temps, merci, au revoir, et s’excusent parce que l’actualité ne les intéresse pas. Ceux qui restent choisissent tous de me parler d’eux. Ils dissertent, aussi, parfois, sur les raisons qui les conduisent à ne pas lire les journaux, à écouter la radio d’une seule oreille, et à tout oublier de ce qu’ils ont vu à la télé. Aux yeux de chacun, mon métier ne sert à rien.

Ils sont jeunes, vieux, hommes, femmes, bobos, prolos, intellos, suisses, étrangers, fous, brillants ou ordinaires. Ils sont surtout salutairement différents de ceux qui peuplent mon entourage, de ceux qui habitent mes réseaux sociaux, de ceux qui s’intéressent à l’actualité. Leur faire la conversation, c’est jouir d’un nouvel ancrage terrestre. C’est se sentir très petite, transparente, et facultative.

Les Opinions publiées par Le Temps sont issues de personnalités qui s’expriment en leur nom propre. Elles ne représentent nullement la position du Temps.