Il n’y a pas que les sportifs qui ont des fourmis dans les jambes, sur leur canapé. Les journalistes aussi commencent à trouver le temps long. Et le débat grésille dans les (télé)séances de rédaction: la profession ne se serait-elle pas un peu laissé endormir par les confineurs bernois depuis le 13 mars, à coups d’«aussi vite que possible, mais aussi lentement que nécessaire»?

La vérité sur le manque de masques, les pressions des lobbies, la gouvernance par ordonnance et la démocratie sur la touche: il faut enquêter, et vite, trépigne-t-on sur Skype. Il y va de notre crédibilité et de notre raison d’être, à nous les journalistes. Nous devons faire toute la lumière, toutes affaires cessantes. Exercer notre contre-pouvoir, au service du droit à l’information, c’est écrit dans la charte et dans notre ADN. Pas question de laisser le Conseil fédéral nous mener par le bout du nez jusqu’aux calendes grecques. Non mais, oh.

Des doigts solennels

Déjà se dressent çà et là dans la profession les doigts solennels et sentencieux. Ils pointent la complaisance du journalisme au temps de la pandémie. Ce journalisme paresseux et dévoyé, docile et censuré, qui se laisse dicter son papier, embarqué dans le discours officiel.

En Suisse, la démission serait même plus criante qu’ailleurs, nous dit-on.

Y compris et peut-être surtout du côté du service public, qui aurait poussé la compromission jusqu’à prêter main-forte – et moyens de production – à la communication de crise des autorités. Sacrilège parmi les sacrilèges. Joseph Pulitzer, Albert Londres et Bob Woodward bundesassassinés! Gentiment pusillanime, ce journalisme-là aurait perdu ce qui devrait être sa seule boussole: l’indépendance, au service de l’intérêt public.

«Un tout petit peu agacé»

Vous me sentez un chouïa moqueur, et vous n’avez pas tort. Je suis même un tout petit peu agacé. Parce que si haute soit l’idée que je me fais de mon métier, je peine à comprendre en quoi son alpha et son oméga consisteraient, par exemple, à tomber aussi vite aujourd’hui sur un gouvernement qui n’a pas stocké assez de masques que l’on est tombé hier sur celui qui avait stocké trop de médicaments. Je veux bien demander pardon à tous mes confrères, mais je postule que l’intérêt public, au sens prépondérant du terme, vaut mieux que cela.

Confrontés à une situation sanitaire inédite et vertigineuse, des journalistes ont considéré, en toute indépendance et dans le plein exercice de leur responsabilité individuelle, qu’aider à éviter des dizaines de milliers de morts était aussi vaguement d’intérêt public. Jugeant que le quatrième pouvoir était un pouvoir au sens noble avant d’être un contre-pouvoir, ils ont choisi de garder certaines questions pour plus tard. Souvent en pensant contre eux-mêmes, et la tête haute. Ils n’ont pas à en avoir honte.


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