Dans la galaxie des marchés financiers, il existe une planète atypique, celle des valeurs liées à Internet. Fascinante, riche, scintillante, elle attire tous les regards. Mais ses trajectoires sont parfois surprenantes. Même les analystes les plus finauds y perdent leurs repères. Jugez plutôt! Malgré les reculs enregistrés ces derniers jours, Amazon, Yahoo! et AOL pèsent en Bourse respectivement 16, 28 et 69 milliards de dollars. (69 milliards comme Nestlé.) Autre élément surprenant: Amazon.com, qui a signé une hausse de 966% (!) en 1998, annonçait récemment des pertes monumentales mais un chiffre d'affaires supérieur aux prévisions. D'un coup, le titre a gagné 9%. Et pourtant, cette librairie virtuelle n'a jamais fait un sou de bénéfice depuis sa création et ne gagnera pas d'argent avant quelque temps. Un dernier exemple? Yahoo a pris le contrôle de Geocities pour 4,7 milliards de dollars le jour même où Ford achetait les voitures Volvo pour à peine 2 milliards de dollars de plus… Or Geocities affiche un chiffre d'affaires 700 fois inférieur à Volvo!

Pour utiliser un euphémisme, il y a comme un décalage entre la réalité économique de ces sociétés et leurs valeurs en Bourse.

Comment expliquer ce fossé? Comment ne pas parler de folie, alimentée justement par les achats en Bourse de boursicoteurs opportunistes qui justement passent l'essentiel de leurs ordres d'achat par le biais d'Internet. Si ce n'est pas un casino, cela y ressemble. Et quelques financiers sages comme le président de la Réserve fédérale américaine, Alan Greenspan, n'hésitent plus à dire que l'investissement dans les valeurs Internet est une «loterie». Même Bill Gates, le légendaire fondateur de Microsoft, appelle à la modération.

L'engouement pour les valeurs Internet n'est-il qu'une toquade? Objectivement, des éléments concrets et incontestables expliquent et motivent cette frénésie autour d'Internet. Le nombre de raccordés au réseau se multiplie. Aujourd'hui, un Suisse sur dix est connecté à la toile mondiale. Et ce nombre devrait doubler au cours des douze prochains mois. Les recettes publicitaires explosent. Une étude révèle que ce marché atteint aujourd'hui 2 milliards de dollars. Autre élément tangible du succès: les ventes de détail sur le net croissent de 200% annuellement et ont dépassé 13 milliards de dollars l'an dernier. Annoncée depuis plusieurs années, la révolution du commerce en ligne est là.

Et c'est justement cette réalité qui alimente le feu sur le planète Internet. La fascination qu'on peut logiquement éprouver face aux potentialités d'Internet, face à cette nouvelle forme de communications et d'échanges conduit parfois à l'emballement. Tous nous sentons fébrilement et maladroitement les opportunités et les champs nouveaux qui pourront être parcourus. De façon moins aiguë, la communauté financière, collée aux basques de quelques gourous, vivait il y a quelques années une transe semblable pour les valeurs liées à la biotechnologie.

Finalement, à force de confondre les parts d'audience ou de marché des sociétés concernées avec les perspectives de résultats à moyen terme, la bulle Internet va exploser. Il y a une dizaine de jours, l'hebdomadaire The Economist annonçait en couverture que les valeurs Internet «vont retomber sur terre». Mais elles vont reprendre leur marche. Plus sagement. Car il ne faut pas commettre l'erreur inverse: vouer aux enfers ce qu'on a adoré plus tôt. Internet va transformer le monde du travail, des loisirs et de l'information. Le commerce électronique va connaître un formidable développement, non en lieu et place du commerce de détail classique, mais en complément.

Sur la planète Internet, quand l'ivresse sera retombée, il restera la réalité, c'est-à-dire des autoroutes de la communication et de la consommation porteuses d'une belle poignée de dollars.

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