Internet est méchant. Dans cette époque où beaucoup se posent la question de savoir si on peut encore tout dire, il suffit d’ouvrir son téléphone ou son laptop pour que la réponse soit éclatante. Oui, l’ironie, le mauvais esprit, l’humour noir ont encore de beaux jours devant eux dans l’espace numérique.

C’est tant mieux, particulièrement en cette semaine de la disparition de Guy Bedos, dont l’utilité sociale n’a jamais été aussi grande que lorsqu’il était vachard avec ses propres amis, de François Mitterrand à la gauche en général quand elle lorgnait plus du côté du buffet à volonté que des soupes populaires. Parfois, il faut mordre pour laisser une trace et sanctionner un comportement qui exaspère.

2019 aura été l’année d’«OK boomer» dans la rhétorique numérique. Ce coup de poing verbal dans l’affrontement entre générations venait signifier une autre réalité aux plus de 50 ans. Les plus jeunes ont un agenda différent. Ce qui nous est toujours apparu comme un acquis pour les premiers pourrait devenir un rêve inaccessible pour les suivants: un climat acceptable, un Etat providence solide, etc.

Cette tendance venait après la culture de l’annulation («cancel culture») sur le web, contre laquelle Barack Obama lui-même s’était élevé. L’ancien président rappelait qu’il ne fallait pas annihiler une personne du débat public pour l’une ou l’autre de ses déclarations isolées, qu’il fallait s’en tenir à un positionnement général. La recherche d’un politicien certifié «100% politiquement correct» correspond à un rêve de pureté aussi inaccessible que dangereux, surtout au moment où il faudra battre Trump cet automne!

Mais les Etats-Unis adorent les «vilains», et émerge déjà un nouveau profil type. Dans un pays où les super-héros ne sont jamais aussi bons qu’en face de méchants bien typés, tout un chacun peut se sentir du bon côté de l’histoire… tant qu’il n’est pas une femme dans la cinquantaine. En effet, après les vieux boomers et les divergents qu’il faut «annuler», ce sont désormais toutes les «Karen» qui sont mises à l’index.

Karen, c’est la caricature de la femme blanche d’âge moyen, résidant en banlieue, qui vote Trump, ne fait pas vacciner ses enfants et se méfie des minorités. Le terme est apparu récemment et il fait désormais partie de l’argot utilisé dans le langage quotidien, retranscrit du coup dans pas mal d’articles. Comme à l’occasion de ce fait divers qui a fait grand bruit à New York, où une femme blanche a dénoncé pour violences un homme noir qui lui demandait gentiment d’attacher son chien, comme le prévoit le règlement dans Central Park. L’histoire a mal fini pour cette dernière, licenciée pour racisme suite à la tempête que l’affaire a suscitée sur les réseaux sociaux. Tout comme pour cette femme prénommée Karen – pour de vrai cette fois! – qui est décédée du Covid-19 après avoir nié son existence.

La ménagère de moins de 50 ans rêvait sûrement d’une vie plus anonyme. Mais il lui suffira d’être patiente. Internet se charge de lui trouver rapidement un remplaçant au titre de la tête de Turc du moment.

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