Opinion

Inutile de vouloir «réformer l'islam»

Matthieu Mégevand, écrivain et éditeur, estime que l’islam n’est pas en cause dans les attentats de Paris, puisque les terroristes qui s’en réclament n’en ont aucune connaissance. C’est dans la psychologie, la sociologie, le politique et le judiciaire qu’il faut chercher le remède

Depuis les récents événements tragiques de Paris et comme après chaque attentat, on entend s’affronter deux thèses que tout semble opposer: d’un côté, un certain nombre de penseurs affirment que «cela n’a rien à voir avec la religion/l’islam», et de l’autre de nombreuses voix assurent que «l’islam est le problème/l’islam est malade/l’islam doit se réformer/est incompatible avec la démocratie», etc.

Pour essayer d’y voir un peu plus clair il convient d’abord à mon sens de circonscrire les différents événements. Je ne parlerai donc ici que des attentats français ou européens, laissant de côté ce qui se passe au Mali, en Somalie, en Irak ou en Syrie – chaque lieu et chaque contexte nécessitant il me semble une analyse individualisée.

A regarder de plus près la série désormais aussi longue que dramatique d’attentats meurtriers sur le sol européen, et en tentant de dégager des profils de celles et ceux qui commettent ces actes ou se revendiquent du djihad, on peut en arriver à la conclusion suivante.

Oui, ces actions ont bel et bien à voir avec la religion, et plus encore avec l’islam, pour la simple et bonne raison que tous les auteurs s’en réclament. Il serait faux de vouloir écarter la dimension religieuse puisque celle-ci est invoquée à chaque nouvelle action violente.

Seulement, en disant cela, on n’a encore rien dit, ou plutôt rien compris. Car si les djihadistes français (ou belges, ou danois ou anglais) se réclament effectivement de l’islam, la culture ou l’histoire – longue, complexe, multiple – de cette religion ne les intéresse absolument pas. Je ne parle même pas ici d’histoire au sens académique du terme, mais bien des différents dogmes, des nombreuses pratiques, des innombrables traditions théologiques et culturelles islamiques qui se répondent, se concurrencent voire s’affrontent depuis des siècles et que tout étudiant d’Al-Azhar connaît.

On a pu le constater après chaque attentat, et celui de Paris ne fait pas exception, les profils de ces jeunes djihadistes se ressemblent et sont marqués par un retour aussi soudain qu’absolu à la religion, sans aucune connaissance préalable ou presque. Comme l’explique remarquablement Olivier Roy: «Aucun n’a fréquenté les Frères musulmans […]. Aucun n’a fait de sérieuses études religieuses. Aucun ne s’intéresse à la théologie, ni même à la nature du djihad ou à celle de l’Etat islamique.»

Aussi, les innombrables voix, qu’elles viennent d’intellectuels athées ou de penseurs musulmans, qui prônent une «réforme», une «refonte» de l’islam pour que celui-ci cesse de produire ce type de profils radicaux se trompent à la fois de débat et de question.

Car ces djihadistes se moquent éperdument de la production théorique islamique, même la plus littéraliste. Derrière ces actes barbares perpétrés au nom de Dieu il n’y a aucune théorisation, aucun référent, aucune source étoffée. C’est une religion «hors sol», «hors de toute culture» et qui a pour seul cadre la violence et la radicalité. En d’autres termes, l’islam ne vient pas en amont mais en aval chez ces individus. Pour le dire encore avec Olivier Roy: «Il ne s’agit pas de la radicalisation de l’islam, mais de l’islamisation de la radicalité.»

C’est ce qu’explique également très bien Dounia Bouzar qui passe son temps auprès de jeunes radicalisés: «Cela ne sert à rien de recourir au meilleur imam du monde à ce stade précis puisque l’embrigadé va le voir comme un vendu ou un endormi par les sociétés occidentales.»

C’est également ce qu’a constaté le juge antiterroriste Marc Trévidic qui a passé dix ans à enquêter sur ce phénomène: «Ceux qui partent faire le djihad agissent ainsi à 90% pour des motifs personnels: pour en découdre, pour l’aventure, pour se venger, parce qu’ils ne trouvent pas leur place dans la société… Et à 10% seulement pour des convictions religieuses.»

Dès lors, lorsque l’on affirme «cela n’a rien à voir avec l’islam», cela ne signifie pas que la religion musulmane ne contienne pas, dans ses textes, dans ses traditions, dans son histoire, des épisodes violents – elle en contient, assurément, comme toute religion; cela signifie seulement que la motivation première des djihadistes français n’est, en l’occurrence, que superficiellement religieuse.

Ainsi, accuser l’islam d’être en tant que tel à l’origine de cette radicalisation est aussi absurde que d’accuser Facebook d’être une cause du terrorisme: l’un comme l’autre ne sont que des moyens ou des vecteurs qui viennent en aval d’un projet de violence et qui servent à justifier, nourrir ou diffuser cette idéologie nihiliste après-coup. Ce n’est ni dans le Coran, ni dans les Hadith ou la Sîra, ni même dans l’histoire de la théologie islamique qu’il faut chercher une cause et surtout des moyens de combattre ces actions abominables, mais bien dans la psychologie, la sociologie, la politique et le judiciaire.

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