2010 a été l’Année européenne de lutte contre la pauvreté et l’exclusion sociale. La Suisse n’a pas été en reste et a organisé une Conférence nationale sur la pauvreté en novembre dernier. Mais de quoi parle-t-on, exactement?

Au-delà des inévitables débats sur les seuils de pauvreté, il convient avant tout d’identifier les mécanismes qui mènent à la pauvreté et de ne pas se cantonner à un recensement des groupes à risque. Dans ce qui suit, je me focalise sur les personnes actives et leurs enfants, même si la question de la pauvreté parmi les retraités reste un sujet très important et controversé, ainsi que la situation des demandeurs d’emploi.

Suivant le type de mécanisme menant à la pauvreté, les politiques à introduire ne seront pas les mêmes. Prenons un exemple: les familles monoparentales sont plus touchées par la pauvreté que les autres types de ménages, tous les rapports de la Confédération le montrent. Il s’agit en général de femmes qui élèvent seules leurs enfants. Mais sont-elles pauvres principalement parce qu’elles ont un bas salaire? Ou principalement parce qu’elles ne peuvent pas avoir un volume de travail suffisant, étant donné la rareté et la cherté des crèches? Le problème se pose-t-il déjà avec un enfant, ou plutôt à partir de deux enfants, ou plus? Selon la réponse donnée, on voit bien que les politiques à introduire, ou à rendre plus généreuses, ne sont pas les mêmes.

En ce qui concerne les personnes ayant une activité professionnelle, j’ai identifié trois mécanismes menant à la pauvreté: 1) le fait d’avoir un bas salaire, qui est généralement perçu, à tort, comme le seul facteur de pauvreté laborieuse; 2) un volume de travail inférieur à la moyenne, soit par difficulté à trouver un emploi avec un taux d’activité plus élevé, soit parce que la présence d’enfants réduit beaucoup les possibilités de travailler; 3) un nombre d’enfants par adulte au sein du ménage qui génère des besoins élevés. Ces trois mécanismes peuvent se combiner, en particulier en ce qui concerne la présence d’enfants dans le ménage.

Plusieurs politiques publiques sont souvent mises en avant comme potentiellement efficaces pour lutter contre la pauvreté laborieuse. Les mesures les plus discutées sont les salaires minimaux, ainsi que les crédits d’impôts pour les actifs dont le principe est le suivant: si le revenu imposable est inférieur à un certain niveau, le ménage non seulement ne paie pas d’impôts, mais reçoit de l’argent de l’Etat. Ces politiques agissent sur les revenus des actifs, et peuvent aussi avoir un impact sur leur volume de travail (négatif ou positif, selon la façon dont elles sont conçues).

Une autre catégorie de mesures s’attaque surtout au troisième mécanisme menant à la pauvreté laborieuse, à savoir des besoins élevés dus au nombre d’enfants dans le ménage, et peut également avoir un impact sur le volume de travail. Il s’agit de la politique familiale. Dans ce domaine, le débat est vigoureux et oppose ceux qui considèrent que la famille est une affaire strictement privée à ceux qui constatent que le taux de fertilité est bas, ce qui pose des problèmes vertigineux de vieillissement de la population et de financement des retraites. On propose généralement de recourir à des aides financières spécifiques pour les familles avec enfants. D’après une majorité d’évaluations récentes, ce type de mesure tend à faire diminuer le taux de pauvreté, malgré de légers effets «désincitatifs».

Toutefois, un outil est généralement oublié dans les réflexions sur la lutte contre le phénomène des «working poor», à savoir la politique de prise en charge de la petite enfance. On a largement évalué son impact sur la fertilité et l’emploi féminin, mais on n’a que très peu étudié son impact sur la pauvreté. Or il semble être non négligeable: par exemple, en Suède, le taux de pauvreté des ménages monoparentaux est très bas en comparaison internationale; en Allemagne, bien que le niveau de dépenses pour les politiques familiales soit très similaire à la Suède, ce taux est élevé. La différence réside dans le fait que la politique familiale suédoise met bien plus l’accent sur des crèches subventionnées, dont les employés sont engagés et rémunérés par l’Etat, et des congés parentaux de plus d’une année. Un plafond assez bas est appliqué au prix des places de crèche et les municipalités sont tenues d’avoir des listes d’attente courtes. Ainsi, les places sont en nombre suffisant, de bonne qualité et très peu coûteuses pour les utilisateurs. De plus, le fait de pouvoir disposer de plus d’un an de congé parental facilite encore plus la conciliation de la vie professionnelle et de la vie familiale.

Bien sûr, investir dans des crèches de qualité, allonger le congé parental, verser des prestations complémentaires aux familles, cela coûte cher. Par exemple, la Suède et le Danemark dépensent plus de 3% de leur PIB pour ce type de prestations, contre moins de 1,5% en Suisse, selon l’OCDE. Mais lutter contre la pauvreté des personnes en âge de travailler, en particulier parmi les jeunes parents, est une politique d’investissement social. Un nombre croissant d’études montre que le manque d’argent contribue aux difficultés scolaires des enfants, qui ne sont donc pas seulement liées au niveau de formation des parents. Ce n’est peut-être pas une coïncidence si les pays dans lesquels on observe la plus faible influence de l’origine sociale, toutes choses étant égales par ailleurs, sur les résultats aux tests PISA sont certains pays scandinaves. Donc cette lutte est bel et bien un investissement: cela réduirait, à terme, le nombre de jeunes adultes ayant de faibles niveaux de formation et étant plus susceptibles de se retrouver en difficulté, et donc de demander une aide.

En somme, même en laissant de côté toute considération normative, laisser grandir beaucoup d’enfants dans la pauvreté pour ménager les dépenses publiques pourrait être un bien mauvais calcul à moyen terme.

Les Opinions publiées par Le Temps sont issues de personnalités qui s’expriment en leur nom propre. Elles ne représentent nullement la position du Temps.