Investir dans l’humanitaire, malgré le scepticisme ambiant

L’Assemblée générale des Nations unies a choisi la date du 19 août pour rendre hommage aux travailleurs humanitaires à travers le monde. Cette date fait référence à l’attentat du 19 août 2003 à Bagdad qui a fauché la vie de 22 collègues, dont le charismatique Sergio Vieira de Mello, que j’avais eu le privilège de connaître lorsqu’il travaillait au Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés.

Malheureusement, depuis lors, les conditions de sécurité se sont encore dramatiquement détériorées et la liste des humanitaires qui ont perdu la vie pour cette juste cause continue de s’allonger. Ils deviennent une cible de choix pour certains acteurs armés, rendant l’accès aux victimes extrêmement difficile, voire impossible. Comment donc ne pas devenir désabusé face à l’actuelle multiplication des conflits, à l’explosion du nombre de personnes déplacées dans le monde et à la difficulté croissante des conditions de travail?

Après plus de trente ans de métier, il me devient toujours plus difficile de réconcilier l’idéalisme d’un engagement humanitaire avec un inévitable cynisme, dérivé d’observations personnelles et d’expériences professionnelles.

«Avec toutes ces crises, pourquoi faudrait-il investir dans l’humanitaire? A quoi bon?» me suis-je entendu dire un jour.

Face à un tel scepticisme, il convient tout d’abord de conserver une foi humanitaire, sans laquelle la boussole morale se mettrait en vain à la recherche d’un nord disparu. Le cynisme légitime l’inaction, il anesthésie l’empathie. Il est nécessaire de garder intacte cette capacité à s’indigner face à l’injustice, mais surtout on ne peut se permettre de perdre espoir. Investir dans l’humanitaire peut rapporter les dividendes d’une paix future, aussi improbable puisse-t-elle paraître au milieu de la crise.

Le droit et l’action humanitaires représentent à la fois une folle utopie et une impérieuse nécessité. Ils visent à atténuer les souffrances humaines, à protéger des personnes devenues vulnérables pour cause de conflits armés, de persécutions ou de désastres naturels. L’action humanitaire ne peut ni ne doit se substituer à une résolution politique des conflits. Toutefois, l’existence et la préservation d’un espace humanitaire contribuent souvent à l’amorce d’un dialogue entre forces belligérantes.

Il n’est pas toujours aisé de prouver les bienfaits de l’action humanitaire. Il existe autant d’arguments qui la justifient que d’incidents qui la dénigrent, mais elle fait une différence. Peut-être pas encore dans l’immédiat, au niveau des trop nombreux conflits qui secouent notre planète, mais pour chaque victime qui continue d’en souffrir.

Pour quelques mois encore, je travaille en Ukraine, où le tonnerre des canons retentit chaque jour plus fort dans le Donbass. Les rumeurs et les indices abondent sur une éventuelle reprise des hostilités, même si elles n’ont jamais véritablement cessé depuis la trêve décrétée à Minsk le 12 février 2015.

Les civils paient un lourd tribut à ce conflit qui semble retenir l’attention de l’opinion publique davantage pour ses enjeux stratégiques que pour le nombre de victimes qu’il génère. A ce jour, près de 7000 personnes ont été tuées et plus de 2 millions ont été déplacées à l’intérieur comme à l’extérieur de l’Ukraine. Les personnes âgées figurent parmi les plus vulnérables, car il leur est difficile de se mouvoir pour se mettre à l’abri. Même si elles le pouvaient, beaucoup d’entre elles préfèrent encore prendre le risque de rester, d’affronter les rigueurs de l’hiver dans une maison à moitié démolie plutôt que de se voir déracinées pendant les dernières années de leur vie.

C’est le cas à Lougansk pour ces quatre survivantes de l’Holocauste âgées de plus de 90 ans, dont la survie dépend de la solidarité des voisins et de l’aide humanitaire. Des situations absolument semblables existent des deux côtés de la ligne de front. Elles peuvent être multipliées par milliers. Mêmes souffrances, mêmes déchirements, mêmes besoins, même incompréhension, même détresse. Et pour les humanitaires, même obligation de ne pas céder au découragement en attendant que les dirigeants de ce monde veuillent bien mettre fin au conflit.

Le droit et l’action humanitaires, à la fois folle utopie et impérieuse nécessité

Délégué du HCR a. i. en Ukraine, auteur du livre «D’exils, d’espoirs et d’aventures» (Ed. Belvédère)

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