Aujourd’hui, en Suisse, environ 400 000 malades psychiques qui ont besoin d’une prise en charge ne sont pas traités. Qui ne connaît pas autour de soi un ami ayant fait un burn-out, une famille touchée par le décrochement scolaire d’un enfant, un proche qui affronte une dépression? Et différentes études sur les impacts psychologiques du Covid-19 le montrent: l’actuelle pandémie risque bien de venir encore empirer la situation! La psychothérapeute Sibylle Pache, membre de la commission des psychothérapeutes de l’Association vaudoise des psychologues, constate par exemple une nette augmentation des demandes de consultation, tant de sa patientèle habituelle que de nouvelles prises en charge.

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Selon elle, la situation de confinement a provoqué une rupture d’équilibre avec une perte de repères, autant chez les enfants que chez les adultes, venant aggraver ou causer des troubles anxieux, et perturber les relations sociales ou familiales. Pour d’autres, le confinement a pu être vécu comme un moment de retrait social bienvenu, avec une diminution importante des confrontations à des situations stressantes comme le fait de se déplacer. Le retour à la vie active en classe ou au travail a alors provoqué une montée d’anxiété. Elle observe aussi que des personnes, fonctionnant bien de manière globale, se sont soudainement retrouvées face à des peurs ou des traumatismes enfouis, ranimés par la situation d’incertitude, d’inconnu et d’impuissance dans laquelle elles se sont retrouvées.

Mêmes droits et les mêmes devoirs

Ces personnes vont venir grossir le nombre de celles et ceux qui ne pourront pas être pris en charge dans un délai raisonnable pas une professionnelle ou un professionnel de la santé mentale. Comme si une jambe cassée devait attendre plusieurs mois avant d’être soignée! Cette insuffisance aux conséquences parfois tragiques est en partie due au mode de remboursement de la psychothérapie. En effet, seuls les psychiatres ont le droit de facturer directement leurs prestations à l’assurance de base. Les prestations fournies par les psychologues-psychothérapeutes ne sont remboursées que lorsqu’elles se déroulent sous la surveillance d’un médecin et dans son cabinet.

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Pourtant, la psychothérapie est aujourd’hui pratiquée avec succès aussi bien par des médecins que par des psychologues. Les deux groupes professionnels ne se différencient que par leur formation universitaire de base. Tous deux ont ensuite accompli une formation postgrade en psychothérapie et pratiquent les mêmes méthodes. Or il semble que quiconque offre les mêmes prestations et possède une formation de niveau équivalent doit aussi avoir les mêmes droits et les mêmes devoirs. D’autant plus que ce système restreint fortement l’offre de psychothérapies financées par l’assurance obligatoire de soins et engendre des délais d’attente très longs. Il en résulte souvent des troubles chroniques et persistants, des séjours en clinique coûteux ou des arrêts de travail.

Pour la première fois, une étude suisse vient clairement démontrer qu’investir dans la santé psychique de la population suisse est une stratégie rentable!

Pour ces différentes raisons, le Conseil fédéral prévoit un changement de système qui permettra aux psychologues-psychothérapeutes de facturer leurs prestations via l’assurance de base, à condition que les séances soient prescrites par un médecin (c’est le modèle de la prescription). Cette proposition soulève toutefois la peur que les coûts à la charge de l’assurance de base explosent. Mais c’est sans compter les nombreuses économies qui seront possibles grâce à un changement de système: pour la première fois, une étude suisse vient aujourd’hui clairement démontrer qu’investir dans la santé psychique de la population suisse est une stratégie rentable! Ceci non seulement dans une perspective de santé publique, mais également dans une optique purement économique.

500 millions de francs d’économie

Avec une meilleure prise en charge psychothérapeutique, la diminution des arrêts maladie et des temps de présence improductifs, ainsi que la diminution des coûts de rotation liés au personnel souffrant de maladies psychiques non traitées sera importante. Il en ira de même pour la réduction des séjours coûteux en clinique, ainsi que des indemnités accordées par le chômage, l’aide sociale et l’assurance invalidité. Selon cette étude réalisée par le bureau BASS et le bureau Conseil et Analyses (B&A) publiée début juillet, le potentiel d’économies total s’élève à 509 millions de francs par année pour le scénario intermédiaire. A cela s’ajoutent encore la diminution des souffrances psychiques et les bénéfices en termes de qualité de vie, qui sont difficiles à chiffrer mais si précieux. Ainsi, même si le modèle de la prescription devait générer des coûts supplémentaires à court terme, ceux-ci seront compensés à moyen ou à long terme par des retombées sociales et économiques positives. Il n’y a donc que des bonnes raisons de mettre fin à l’injustice induite par l’actuel modèle de la délégation, qui laisse sur la touche les personnes qui n’ont pas les moyens de financer elles-mêmes leur psychothérapie et cause finalement des souffrances évitables.

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