Le général américain Paul Eaton a péché par clairvoyance. Lorsque nous l'avions rencontré près de Bassorah en juin 2004, cet officier supérieur francophone, à l'époque chargé de former l'armée irakienne, esquissait déjà les erreurs du Pentagone. Pour lui, la leçon de l'intervention américaine en Irak était claire: en fracturant le pays, cette guerre éclair de trois semaines gagnée en mars-avril 2003 avait placé les forces d'occupation dans l'impasse. Pas assez nombreuses, et surtout faute d'une légitimité reconnue par la population, celles-ci n'étaient pas en mesure d'imposer leur ordre. Elles subissaient à l'inverse celui des terroristes.

Un peu moins de deux ans plus tard, le général Eaton persiste, signe et accuse. L'un des coupables de ce bourbier est connu, a-t-il écrit fin mars dans le New York Times. Il s'agit du secrétaire à la Défense Donald Rumsfeld. Lequel doit, s'il a le sens des responsabilités, démissionner sans attendre.

D'autres généraux, depuis, ont joint leurs voix à celle de Paul Eaton. Chose intéressante: la plupart, comme le général Anthony Zinni, autrefois en charge du Moyen-Orient, sont des officiers connus pour leur expérience internationale. Mieux: tous ont en leur temps soutenu l'idée d'en finir par la force avec la dictature de Saddam Hussein. Leur levée de boucliers n'est pas un règlement de comptes politique a posteriori. Mais le fruit d'une analyse stratégique, et du désir de ne pas laisser s'engluer plus encore les 130000 soldats américains toujours déployés le long des berges du Tigre et de l'Euphrate.

Il ne s'agit donc pas d'une rébellion. Mais d'une exigence de soldat de voir enfin, à Washington, le sommet de l'Etat assumer ses fautes. Lorsque Condoleezza Rice, la secrétaire d'Etat, s'est permis d'avouer lors de sa visite au Royaume-Uni que des «milliers d'erreurs tactiques avaient sans doute été commises» en Irak, la diplomate en chef de George Bush n'a-t-elle pas, d'ailleurs, signifié que l'heure est venue de tirer un bilan objectif de la guerre?

Les Irakiens, enfin, ont besoin de ce ménage. A l'heure où, à nouveau, la formation du gouvernement patine à Bagdad, un message politique fort porteur d'une forme d'indépendance retrouvée est indispensable pour les élites sunnites, chiites et kurdes. Or, celle-ci ne pourra jamais se matérialiser, dans les têtes comme dans les faits, tant que Donald Rumsfeld, principal architecte de cette aventure impériale à forte odeur de pétrole, n'aura pas tiré sa révérence.

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