Les pillards et les trafiquants n'ont pas réussi à faire main basse sur les plus précieux des trésors archéologiques irakiens. Tel est le message qu'ont voulu faire passer l'Autorité provisoire de la coalition et la direction du Musée national lorsqu'elles ont rouvert celui-ci pour quelques heures afin d'y exposer les spectaculaires pièces du Trésor de Nemrod, découvertes entre 1988 et 1992.

Dans quatre vitrines, gardées chacune par un soldat américain en armes, journalistes, diplomates et personnalités irakiennes ont pu admirer cette collection unique de bijoux, couronnes, ornements en or et flacons datant de 900 avant Jésus-Christ.

Le Trésor de Nemrod, d'une valeur incalculable, dormait durant la guerre et les journées de chaos qui ont suivi entre le 8 et le 12 avril dans un coffre de la banque centrale irakienne avec d'autres pièces maîtresses. Sa présentation et la réouverture conjointe de la salle des antiquités assyriennes, initiée par le responsable des affaires culturelles de la coalition, l'ambassadeur italien Pietro Cordone (voir ci-dessous), interviennent à un moment où la réalité des pillages à Bagdad commence à se préciser: une trentaine de pièces des galeries et plusieurs milliers d'objets ornementaux (entre quatre et neuf mille selon les estimations) dérobés dans les coffres des sous-sols du musée manquent toujours à l'appel.

Sur le papier, ces estimations revoient donc à la baisse l'ampleur du vol. Dans la foulée des pillages, certains responsables irakiens, effondrés, avaient évoqué plusieurs dizaines de milliers de pièces, provoquant une vague de solidarité dans tous les grands musées de la planète. La disparition de l'inventaire général avait aussi été à tort annoncée.

Mais le crime archéologique et historique commis demeure tragique: «La trentaine de pièces (32 ou 34 selon les sources) volées dans les galeries constituent, toutes, une part essentielle du patrimoine mondial de l'humanité, explique Elizabeth Stone, historienne de la Mésopotamie à l'université de New York. La statue de la «dame de Warka», l'équivalent de la Joconde pour la civilisation mésopotamienne, a disparu. Des centaines de sceaux en pierre ou en bronze, utilisés pour parapher les documents à l'époque assyrienne, ont aussi été volés dans les sous-sols. Or ils sont essentiels pour comprendre l'époque.»

Le professeur Stone mène, avec d'autres collègues américains, une opération d'aide au musée de Bagdad. Une centaine d'ordinateurs ont été acheminés par ses soins en Irak où d'autres délégations, dont une de l'Unesco, travaillent à l'inventaire des dégâts et à la protection des sites menacés.

Les pillages du musée ne représentent en effet qu'une partie des vols et des disparitions recensés depuis trois mois. Plusieurs sites archéologiques du sud irakien ont été ravagés depuis la fin des opérations militaires. Même certains des plus fameux, comme le site royal de Ur, patrie d'origine d'Abraham, n'ont pas échappé aux «chasseurs de trésors» sans doute commandités par des trafiquants de haut vol: «Tous les jours, des récits de nouveaux pillages nous parviennent», confirme Donny George, directeur des services archéologiques d'Irak. Principales cibles: les sites mésopotamiens des régions de Bassorah et Nassiriyah, au sud. A Bassorah, le Musée national a été totalement vidé. «Dans ces zones, les pillards ont depuis les années 1990 leurs habitudes et leurs débouchés, à partir du Koweït voisin. La guerre a été pour eux une aubaine».

Les militaires américains et anglais, appelés à la rescousse, ne font selon des témoins que des patrouilles minimales. Les gardiens des sites ne résistent pas en cas d'attaque, par peur d'être tués. Le nord et le centre du pays sont en revanche davantage épargnés: «L'essentiel est de faire cesser les pillages, complète Donny George. Il sera toujours temps, plus tard, de nous donner du matériel.»

Mais comment arrêter cette machine criminelle? L'Unesco, dont une mission revient juste du sud irakien, co-organise dès aujourd'hui une nouvelle conférence à ce propos au British Museum de Londres. Une liste révisée des objets manquants y sera transmise à Interpol. Les Américains, eux, poursuivent leurs investigations à partir de Bagdad, sous la conduite d'un colonel des Marines, Mathew Bogdanos. Leur stratégie consiste à manier conjointement amnistie et enquête policière: «Plus d'un millier d'objets, de valeur bien sûr inégale, nous ont été restitués, explique l'officier. Je suis sûr qu'autant croupissent encore chez leurs voleurs, parmi lesquels figurent peut-être d'anciens ou d'actuels membres du personnel du musée. Nous récoltons par ailleurs les indices, croisons les données. Si des collectionneurs ont acheté ces pièces, ils doivent savoir que nous ne les lâcherons pas.»

Beaucoup de questions troublantes demeurent sans réponse. Remplis d'objets avant la guerre, les coffres situés dans les sous-sols du musée étaient fermés et difficiles à trouver dans le labyrinthe des couloirs souterrains. L'électricité était, de plus, coupée durant les journées de pillages. Or deux des coffres ont été retrouvés fracturés par des professionnels. Dans les galeries, les pièces laissées là étaient scellées. «Il faut réhabiliter la direction du musée. Ils avaient fait tous les efforts possibles pour cacher les collections, juge Elizabeth Stone. Les vols, nous en sommes convaincus, étaient planifiés. Au milieu des pillards venus pour dérober n'importe quoi se trouvaient des pros avec des listes, des plans, etc.»

L'impréparation, voire la coupable négligence des forces américaines présentes à Bagdad restent aussi sujettes à polémique dans une capitale toujours en proie à l'insécurité. La visite de l'exposition des trésors de Nemrod par le proconsul américain Paul Bremer, entouré de gardes du corps, a eu lieu alors que retentissait, juste à l'extérieur, une nouvelle fusillade…

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