L’émergence spontanée du vaste mouvement populaire suite à l’élection contestée de Mahmoud Ahmadinejad nous enthousiasme et nous honore par sa force et sa détermination, flattant notre fierté nationale; mais elle nous interpelle aussi sur la nature de nos revendications.

Que voulons-nous pour l’Iran? Une réforme, comme souhaitée par Mir Hossein Moussavi, Mehdi Karoubi et Mohammad Khatami; mais qu’entend-on par réforme? Un changement de régime, comme le demande une partie de l’opposition en exil, et dès lors quelles peuvent en être les alternatives?

Des discussions poussées entre compatriotes laissent éclater des divergences fondamentales dans les aspirations et les revendications, créant malaises, amertumes et colères refoulées. Nous nous retrouvons néanmoins sur un point: nous sommes fiers et solidaires du soulèvement populaire qui, bravant une répression aveugle et sanglante, se bat pour ses droits légitimes. Cette détermination est poignante. Ce slogan en témoigne: «Nous n’avons pas peur de la mort. Nous avons peur du silence.»

Peu de peuples, en l’espace de cent ans, se sont autant manifestés pour réclamer leurs droits et exiger la démocratie: manifestant pour imposer ce qui devint la première constitution dans un pays du Moyen-Orient en 1906, se battant pour la nationalisation du pétrole au côté de Mohammad Mossadegh, déclenchant une révolution pour revendiquer son droit à l’indépendance et à la liberté et pour un retour aux valeurs et à l’identité nationale iranienne (1979), et aujourd’hui se mobilisant pour imposer le respect de ses droits. Ces luttes douloureuses sont sans conteste le ciment de l’unité nationale et la fierté de ce peuple.

Cette lutte continue aujourd’hui. Mais l’élan contestataire est freiné par les non-dits et par une absence dans la transparence du discours des leaders de l’opposition en Iran. Un décalage et/ou une dichotomie se manifeste entre les revendications des leaders et les aspirations du peuple.

Un point sur le passé politique des leaders du mouvement vert doit être éclairci pour pouvoir rallier toutes les couches de la population dans une opposition au gouvernement actuel. Même si le peuple a voté pour Mir Hossein Moussavi, peu oublient que, premier ministre sous la présidence de l’ayatollah Khamenei, il est responsable (par son soutien explicite ou indirectement par son silence) des nombreuses exactions commises par la dictature religieuse: le renversement du premier président de la république iranienne élu au suffrage universel, Abol-Hassan Banisadr; l’assassinat et la torture des opposants politiques; la continuation de la guerre Iran-Irak; la corruption: plus de 100 milliards de dollars ont disparu des caisses de l’Etat durant le gouvernement de Mir Hossein Moussavi.

Il y a une censure totale sur cette période de l’histoire, et à ce jour, Mir Hossein Moussavi ne s’est que peu exprimé sur ce lourd passé. Pis, il a été soutenu et financé lors de sa candidature par Hashémi Rafsandjani, l’un des piliers de la mise en place de la dictature religieuse.

Le deuxième point à éclaircir concerne l’interprétation du vote en faveur de Mir Hossein Moussavi: est-il une adhésion à son programme qui s’inscrit dans le respect de la République islamique, de sa Constitution et du Guide suprême (le Velayat Faghi) ou exprime-t-il uniquement un rejet de Mahmoud Ahmadinejad?

Au début du mouvement, il était difficile de répondre. Aujourd’hui, les slogans sont plus explicites: «Mort au Velayat Faghi», «mort à la dictature», «République, république iranienne»…

Pour autant, Mir Hossein Moussavi fait abstraction de ces revendications (de même que Mehdi Karoubi et Mohammad Khatami), se référant constamment à l’ayatollah Khomeini, au respect de la Constitution, de la République islamique et du concept du Velayat Faghi. Est-ce vraiment ce que les Iraniens veulent? Le peuple iranien a dû, durant son histoire, affronter des dictatures, surmonter des injustices et nombre de menaces extérieures. Chaque fois, il s’est soudé, battu, relevé et a su vaincre lorsque ses objectifs avaient été clairement définis. Lors de la révolution de 1979, l’objectif était clair: la fin de la dictature du shah et de l’emprise américaine, les moyens et les alliances suivirent.

Le 22 septembre 1980, lorsque Saddam Hussein triomphant et sûr de sa victoire envahit l’Iran, les Iraniens firent front, surmontant et repoussant l’agression, alors que l’armée était décimée, l’économie sous embargo international, et que le monde occidental soutenait et assistait l’Irak dans son offensive. Un seul discours permit de générer une force mobilisatrice contre l’envahisseur, un discours fédérateur basé sur les valeurs anciennes de l’Iran, sur le patriotisme et l’unité nationale tant célébrés par Ferdowsi.

L’objectif était clair, repousser l’envahisseur. Les moyens, il fallut les inventer. Et c’est cette inventivité, cette dynamique créative qui apportèrent à l’armée iranienne ses premiers succès, sa fierté, et pour la première dois depuis bien longtemps, sa symbiose avec le peuple iranien. Aujourd’hui, dans sa lutte contre l’oppression, les Iraniens doivent retrouver leurs vraies valeurs, identifier et affirmer clairement leurs objectifs. Il est en effet impensable d’exiger la démocratie dans le cadre d’un système qui légitime le Velayat Faghi, car ces deux notions sont contradictoires et inconciliables.

Nous devons exiger de Mir Hossein Moussavi et de Mohammad Karoubi, qui aujourd’hui s’opposent à la dérive totalitaire de Mahmoud Ahmadinejad, de clarifier leur discours, notamment celui concernant la réforme, et cette constante référence à la ligne de l’Imam.

Nous devons être dignes de notre histoire. Nous ne pouvons nous référer à Ferdowsi, à Mossadegh, célébrer la gloire et la grandeur de l’Iran, et nous contenter d’un avenir médiocre. Nous devons retrouver notre confiance, annihilée par des années de sclérose, retrouver notre force morale. Au discours de la mort et de la haine du pouvoir iranien, nous devons opposer le discours de la vie et de la tolérance. Nous devons pouvoir choisir notre destin, choisir la vie qui signifie l’épanouissement par la création, par l’innovation dans un espace propice à l’éclosion de l’ingéniosité iranienne.

Pour être victorieux, les erreurs et les crimes passés doivent être reconnus par les leaders de l’opposition en Iran, pour espérer une réconciliation nationale; les objectifs doivent être clairs et définis. C’est alors seulement que le mouvement contestataire pourra mobiliser l’ensemble de la nation iranienne, dans une dynamique positive, tolérante et innovante dans son combat.

Les Opinions publiées par Le Temps sont issues de personnalités qui s’expriment en leur nom propre. Elles ne représentent nullement la position du Temps.