Comme il a été justement dit, «l’Egypte et l’Iran sont les seules vraies nations au Moyen-Orient. Les autres ne sont que des «tribus avec des drapeaux». En 1979, les Iraniens ont déposé le shah et créé la République islamique d’Iran. Le shah n’a pas eu recours à la force dont il disposait et ses opposants ont écarté la violence. En 2011, les Egyptiens ont renversé leur gouvernement autoritaire pacifiquement, l’armée ayant choisi de ne pas intervenir. Aujourd’hui, les Iraniens manifestent pacifiquement contre leur régime, qui répond avec la violence aveugle et l’intimidation à leur droit d’expression politique. Est-ce que le shah aurait sauvé son trône en usant de la force? Est-ce que la révolte égyptienne aurait réussi si l’armée n’était pas restée neutre? Est-ce qu’aujourd’hui les Iraniens peuvent, par des manifestations pacifiques et un courage moral supérieur, l’emporter sur leurs propres despotes, moins retenus et plus violents?

L’Iran et l’Egypte restent les deux Etats les plus importants du Moyen-Orient. Leurs populations de quelque 70 millions de personnes sont comparables, de même que la structure de ces populations (60% ont moins de 30 ans). Les deux pays sont maintenant largement urbanisés. Peut-être l’analphabétisme, moins répandu en Iran qu’en Egypte (20% contre 60%), et un revenu par tête plus élevé (4000 dollars contre 2100) expliquent-ils une instabilité politique de plus longue date. Mais tous deux sont confrontés aux mêmes défis. Ils sont mis en demeure de générer 700 000 emplois par année pour leurs nouveaux diplômés. Aucun des deux pays n’a sérieusement pris en compte cette fuite des cerveaux. Parallèlement, la croissance économique a augmenté l’écart entre riches et pauvres, en raison notamment de la corruption endémique des élites. Dans le cas de l’Iran, cette évolution a été plus dure à avaler en raison de la référence constante et creuse du régime à la «justice sociale». Dans le cas de l’Egypte, au vu de disparités énormes, même les fellahs ont atteint la limite de ce qu’ils peuvent supporter.

En Egypte, le gouvernement s’était donné pour but suprême de maintenir la stabilité, afin d’obtenir le soutien des classes moyennes censées privilégier l’ordre et faire barrage à la menace présumée de l’islam radical. En Iran, le mot d’ordre a été le maintien de l’indépendance face à de prétendues menaces venant des puissances extérieures et l’extension de son «modèle de résistance» dans la région.

Aucun de ces mots d’ordre n’est convaincant, même pour ceux à qui ils sont adressés. La stabilité ne peut pas être une fin en soi. Et le soutien à la révolution iranienne s’est essoufflé même en Iran durant la dernière décennie.

Il n’est pas surprenant de constater que dans les deux pays, c’est la jeunesse qui a été à la pointe du combat pour le changement. En Egypte comme en Iran, la révolte n’a pas eu de leaders. Elle est surgie de la base et elle a été coordonnée par les moyens de communication nés des nouvelles technologies comme Twitter, Facebook, les blogs et les SMS.

Dans les deux pays s’exprime une exigence de respect et de dignité de l’individu, un désir d’être entendu et d’être traité correctement. Il n’y a pas le moindre agenda politique radical. C’est un mélange d’idéalisme et de nationalisme, une affirmation du sens de la communauté et de la fraternité. Ainsi que l’a fait remarquer Olivier Roy (LT du 15.02.2011), ces mouvements sont post-islamistes et post-idéologiques.

Un autre point commun des deux mouvements, symptomatique d’un aspect profond et mal compris de la politique régionale, est le rôle marginal joué par les puissances extérieures. Les contestataires n’ont pas envisagé de faire appel à elles, et même si elles avaient voulu intervenir, elles n’auraient pas été en situation de la faire. Ce n’est pas seulement dû à la perte de pouvoir et d’influence des Etats-Unis. Certes, leur influence a effectivement décliné dans la région durant la dernière décennie, ne serait-ce qu’en raison de leur échec à user de cette influence pour faire pression sur Israël. De plus, leurs erreurs de jugement en Irak et, de manière générale, leur ignorance mêlée d’arrogance leur aliènent immanquablement amis et ennemis. Mais la vraie raison de l’influence limitée des puissances extérieures à la région est d’un autre ordre et peut être expliquée simplement: depuis 1979 au moins, les forces les plus profondes qui ont travaillé la région sont nées d’une évolution politique et d’une dynamique sociale qui lui est propre: démographie, urbanisation, éducation, ferment idéologique. Et là-dessus, la globalisation. Les puissances extérieures ont été les spectateurs de ces changements, comme elles sont spectatrices aujourd’hui des soulèvements en Egypte, en Tunisie et en Iran.

Il faut se réjouir de cette évolution car elle rend la région, ses Etats et ses peuples, responsables de leurs actions et de leur destinée. Même dans le cas palestinien, où selon l’opinion commune les deux parties ne peuvent faire la paix si elles sont livrées à elles-mêmes, celles-ci pourraient arriver tôt ou tard à la conclusion qu’une paix durable est bonne à prendre.

L’agitation spontanée qui fait boule de neige et catalyse le changement ailleurs (pour changer d’image) par un «effet de contagion» distord la réalité autant qu’elle la révèle. Dans un monde sans frontières, nous sommes totalement interconnectés. Les images et les événements traversent rapidement les frontières politiques. Mais les situations «sur le terrain» diffèrent d’un pays à l’autre: le régime est-il uni ou divisé? Est-il légitime? Est-il prêt à faire usage de la force? Ses services de sécurité sont-ils unis? Attache-t-il de l’importance à son image? Quelle est la force des mouvements d’opposition? Nous examinerons ces questions dans un prochain article [ à paraître en début de semaine prochaine, ndlr ].

Traduction-adaptation: Xavier Pellegrini/Textes.ch

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