Fariba Adelkhah, docteure honoris causa de l’Université de Genève, récipiendaire du Prix Irène Joliot Curie de la Femme scientifique de l’année 2020, a été renvoyée dans la prison d’Evin de Téhéran. Arrêtée le 5 juin 2019, de pair avec un autre chercheur de Sciences Po Paris, Roland Marchal, elle a été condamnée à cinq ans de prison sous les fallacieux prétextes d’atteinte à la sécurité nationale, etc. dont sont coutumiers les régimes autoritaires. En mars 2020 Roland Marchal a été troqué contre un ressortissant iranien interpellé en France à la demande des Etats-Unis. En octobre de la même année Fariba Adelkhah a été assignée à résidence sous contrôle judiciaire pour y purger sa peine. Ce 12 janvier la justice a rapporté cette mesure en faisant état de violations par Fariba Adelkhah des conditions de ce contrôle.

Sauf que le dysfonctionnement de son bracelet électronique avait été signalé, et que ce type d’appareil n’est pas précis à la centaine de mètres près. Les manquements reprochés à l’anthropologue sont mensongers et souvent invraisemblables. Tout indique que son renvoi en prison – le raccourcissement de la procédure, l’absence de tout avertissement préalable en bonne et due forme, en bref la précipitation – est une décision politique prise pour des raisons obscures par des acteurs qui ne disent pas leur nom. La réincarcération de Fariba Adelkhah n’a rien à voir avec le non-respect des conditions de son contrôle judiciaire, lequel reste à prouver.

Nous ne connaissons que trop cette petite musique sécuritaire

Les arguties pitoyables de la justice iranienne sont destinées à dissimuler l’essentiel: l’iniquité de l’arrestation et de la condamnation de Fariba Adelkhah. Car celle-ci est innocente, sauf à considérer que l’anthropologie est une science illégale en Iran – elle n’a jamais rien fait d’autre que son métier. Or, la loi et la Constitution de la République islamique ne précisent rien de tel. Cherchez l’erreur… judiciaire. Simplement les autorités iraniennes ont pris l’habitude de se servir des universitaires étrangers ou binationaux comme d’une monnaie d’échange sur le système, pardon le marché international. Depuis la prise en otage, en 1979, des diplomates américains, à la libération desquels la Suisse avait œuvré, la République islamique semblait s’être assagie. Mais elle a renoué avec le genre depuis plusieurs années, au risque de devenir une République barbaresque.

Depuis la prise en otage, en 1979, des diplomates américains, la République islamique semblait s’être assagie

Ayant travaillé pendant des lustres sur divers régimes autoritaires nous ne connaissons que trop cette petite musique sécuritaire dont cherchent à nous bercer les dirigeants iraniens. Derrière les ratiocinations juridiques, anti-impérialistes, pseudo-révolutionnaires, nationalistes et les airs de vierge outragée d’une justice se piquant d’indépendance contre toute vraisemblance, c’est le même cynisme prétendument d’Etat qui règne. En la matière l’Iran est bien entouré, entre la Turquie qui maintient en prison au gré de procès gigognes le philanthrope Osman Kavala en dépit de jugements répétés de la Cour européenne de justice ordonnant sa libération, la Russie de Poutine qui embastille ses intellectuels et ferme l’association Memorial sous les mêmes prétextes de collusion avec l’étranger, les pétromonarchies du Golfe qui pratiquent elles aussi le négoce diplomatique de chercheurs, et l’Egypte du maréchal Sissi qui tue ou enferme les doctorants mal-pensants.

Les victimes de purs voleurs

Que les Etats-Unis soient eux-mêmes peu regardants en matière de détention de ressortissants iraniens ne change rien à l’affaire. Fariba Adelkhah en Iran, Osman Kavala en Turquie, des centaines d’autres innocents végétant dans les geôles de régimes liberticides sont les victimes de purs voleurs: voleurs d’années, de création, d’amour, de vie. Ces derniers revendiquent leur respectabilité sur la scène internationale. Elle leur sera d’autant mieux reconnue lorsqu’ils se montreront respectables. Dans cette attente nous leur adressons les salutations qui leur sont dues.

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