La rédaction genevoise a fait salle comble pour cette rencontre, animée par Luis Lema, et la discussion aurait pu continuer encore longtemps, les questions étaient nombreuses. Signe de l’intérêt que la situation suscite, nous avons reçu plusieurs lettres de lecteurs nous demandant un compte rendu de cette conférence. Voici, résumées, les principales réponses du professeur Mohammad-Reza Djalili.

Le général Soleimani

«C’est la première fois dans l’histoire de la République islamique que les autorités ont fait d’un militaire haut gradé un héros, à l'aide de récits, d'images et de vidéos, tout un récit mythique autour de lui. Il n’y a pas d’autre exemple, même lors de la guerre contre l’Irak. Les images de la ferveur populaire qui a entouré l’annonce de sa mort et ses obsèques sont très fortes, pour autant ce sont des images qui sont contrôlées, il ne faut pas oublier qu’on nous les a données. J’ai lu un texte très juste d’un habitant de Kerman, cette région du sud d’où il venait et où les villages sont très pauvres: «Le général Soleimani a distribué des millions à l’étranger mais pas ici, il n’a jamais rien fait pour nous.» Soleimani avait un énorme pouvoir sur la politique extérieure régionale de l'Iran, tous les ambassadeurs dans la région sont des Gardiens de la révolution. En revanche son rôle a été exagéré dans la lutte contre l’Etat islamique, il a plus combattu les Syriens que les djihadistes en Irak. Mais c’est lui qui menait toutes les négociations ministérielles à Bagdad, à Beyrouth, ce n’était pas Mohammad Javad Zarif, le ministre des Affaires étrangères. C’était de fait le numéro deux du régime: à l’intérieur du pays, les ministères les plus importants échappent au président Rohani, comme la Défense, les Affaires étrangères, les médias. Cela sera difficile pour Téhéran de continuer son rôle à l’extérieur.»

Les missiles et le crash du vol d’Ukraine Airlines

«L’émotion a été considérable en Iran parce que dans l’avion se trouvaient de nombreux étudiants très prometteurs, issus des meilleures universités du pays, en route pour le Canada, où beaucoup vont depuis que Donald Trump a restreint l’accès au territoire américain. L’argument officiel, «c’est une erreur humaine», a tout de suite déferlé sur les réseaux sociaux, en fait c’est devenu un hashtag, depuis quarante ans, #Cestuneerreurhumaine(sourires dans l’assistance). Que l’espace aérien n’ait pas été fermé aux vols civils n’est pas une erreur humaine, c’est une erreur politique. Cet accident contribue à délégitimer le système et son discours «nous sommes les plus forts». Nous sommes à un tournant. La mort de tous ces jeunes Iraniens est impardonnable, le gouvernement a donc été prudent, il n’a pas coupé internet et a donné des consignes de modération. Qu’il y ait eu deux missiles, tirés à 24 secondes d’écart, cela pose question.»

Les relations avec les Etats-Unis et l’avenir

«Une administration démocrate aux Etats-Unis ne changerait très probablement pas la donne. On sous-estime la très mauvaise réputation de l’Etat iranien aux Etats-Unis, depuis quarante ans, à cause de l’affaire des otages. Même Obama, qui envoyait ses vœux pour Norouz, le Nouvel An iranien, les a toujours destinés au peuple iranien, jamais à ses dirigeants. Il faudra plusieurs générations. Quant à l’avenir, le système est clientéliste et conserve de forts soutiens à l’intérieur, comme les fondations religieuses, les mollahs, les bassidjis, des «moft-xhor» (des pique-assiettes), une clientèle captive estimée à 15% de la population, soit plusieurs millions de personnes facilement mobilisables et qui ont tout à perdre d’un affaiblissement du régime. Et n’oublions pas que l’objectif de la République islamique, ce n’est pas les Iraniens ou l’Iran, c’est le maintien de la République islamique. On peut tout faire dans ce but, avait écrit l’ayatollah Khomeiny.»

Murmures et nombreux commentaires dans le public, en partie composé d’exilés ou de Suisses d’origine iranienne. «Nous avons laissé l’Etat implanter ses tentacules, se désole une femme qui était en Iran pendant les événements. Je ne m’attendais pas à voir tout ce noir dans les rues, Soleimani était un vrai héros pour une partie de la population, il ne faut pas oublier ce nationalisme iranien, cela existe.» «Il n’y a pas de recours aujourd’hui, pas de personnage charismatique qui pourrait offrir une alternative», note un autre participant, tandis qu’un troisième souligne la grande hétérogénéité du pays. «Ce n’est pas de l’extérieur que viendront des changements, cela se passera comme pour l’Union soviétique, avec un affaissement provenant de l’intérieur du système», estime le professeur Djalili. Une plaisanterie venue de l’assistance pour finir: «La différence, c’est que le communisme promettait le paradis sur terre et que les gens ont pu se rendre compte de la réalité. Mais ici on leur promet le paradis après la mort, c’est plus difficile…»

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