L'Iran amorce-t-il son «printemps» ou vient-il au contraire de prendre un aller simple vers un hiver aussi sombre que violent? Comme chaque crise véritablement profonde, celle qui a amené les étudiants de Téhéran – rejoints hier par leurs camarades d'autres grandes villes – à hurler leur mécontentement dans les rues, peut porter en elle le meilleur comme le pire.

Si la situation paraît à ce point dangereuse, c'est que loin de mettre en scène une simple contestation des étudiants contre un pouvoir monolithique, elle risque fort d'exacerber encore les divisions qui déchirent les dirigeants iraniens et, avec eux, l'ensemble du pays. Sous couvert d'un même respect des fondements de la République islamique établie il y a vingt ans, il y a en effet deux Iran aujourd'hui. Tous deux ont fait ce qu'ils pouvaient pour se cacher l'un à l'autre le fait qu'ils étaient devenus tout simplement irréconciliables. Au fil des derniers mois, ce mensonge était devenu de plus en plus grossier. Il a fini par éclater au grand jour.

Car les deux camps sont à bout de patience. Que, pour la première fois, les étudiants s'en prennent directement au guide suprême Ali Khamenei prouve assez qu'il ne manque qu'un souffle pour que ces manifestations remettent fondamentalement en cause la Révolution islamique elle-même. En face, la violence inouïe des forces de l'ordre montre pareillement leur hargne devant ces débordements à répétition, à leurs yeux d'autant plus insupportables qu'ils sont alimentés par le président iranien en personne.

Mais pour en être à son paroxysme, cette manifestation ne se limite pas à l'affrontement conservateurs-réformistes. En 1979, les étudiants iraniens avaient joué le premier rôle dans le départ du chah et la mise en pièces de son régime, ce qui ouvrit la porte à l'irruption des ayatollahs. Aujourd'hui comme à l'époque, ils pourraient se voir facilement dépassés par les résultats de leur propre fureur. Leur déception actuelle est à la mesure des espoirs qu'a soulevés l'élection il y a deux ans du président Mohammed Khatami dont ils dénoncent la lenteur des réformes. Paradoxalement, c'est donc bien le président réformiste qui risque le plus gros, d'autant que sur cette colère peuvent aujourd'hui se greffer toutes celles qu'a accumulées contre lui le régime des mollahs.

Les Opinions publiées par Le Temps sont issues de personnalités qui s’expriment en leur nom propre. Elles ne représentent nullement la position du Temps.