Revue de presse

Les Irlandais votent sur le principe de pouvoir blasphémer en paix

Ce vendredi, les citoyens se rendent aux urnes pour leur élection présidentielle. Mais aussi pour supprimer une mention sur le blasphème de leur Constitution. Les médias y voient la poursuite de la révolution morale en cours en République d’Eire, longtemps restée très prude

Les Irlandais se rendent ce vendredi aux urnes pour élire leur président. Alors que le très charismatique Michael D. Higgins, poète de 77 ans, va très probablement se succéder à lui-même, ce n’est en fait pas là le plus intéressant. Car les citoyens de la République d’Eire, comme l’indique La Croix, «après les référendums sur le divorce, le mariage homosexuel et l’avortement», se prononcent également «par référendum sur la suppression d’une mention sur le blasphème», inscrite dans la Constitution irlandaise à l’article 40 depuis le 1er juillet 1937:

Ce texte, de fait jamais appliqué, interdit «la publication ou l’énonciation de sujet blasphématoire, séditieux ou indécent», et prévoit des infractions «qui doivent être punies par la loi». «En 1961, un décret prescrivait une peine maximale de sept années de travaux forcés pour blasphème ou deux ans d’emprisonnement» avec une amende. Mais «personne n’a été poursuivi pour blasphème en cent quarante ans», […] à deux exceptions près: en 1855, le père rédemptoriste Vladimir Pecherin, originaire d’Ukraine et aumônier de l’hôpital Mater de Dublin, avait brûlé «des livres sans intérêt et par mégarde […] jeté dans le feu une bible.» Plainte avait été déposée, mais elle fut rejetée.

Une réputation de pays obscurantiste

Le scrutin du jour est d’autant plus captivant que la libéralisation de l’avortement, votée le 25 mai dernier, avait été massivement soutenue par les habitants des campagnes alors que les élites urbaines étaient «persuadées d’être les seules à pouvoir faire entrer l’Irlande dans la modernité», comme l’écrivait Courrier international, citant le Sunday Independent. «Petit à petit, l’Irlande abandonne l’obscurantisme», commente L’Humanité.

Le pays avait changé. «Autrefois rigide dans sa foi en Dieu», il était enfin entré «en titubant» dans le monde contemporain, «clignant des yeux, comme aveuglé par sa lumière». Un «conte moral moderne», disait l’Independent de Dublin, une île qui s’est transformée après avoir constitué, des siècles durant, «un enfer pour les femmes, les enfants et les gays», devenant soudain «un phare du progrès». Ou «comment ce pays de terrifiants jésuites et de couvents répressifs s’est métamorphosé en un monde où près de 90% des jeunes de 18 à 24 ans votent pour la libéralisation de l’avortement».

C’est «une révolution tranquille», pour la Neue Zürcher Zeitung. Qui se poursuit, puisqu’on s’attaque maintenant au blasphème. Donc, rappelons-le au passage, aux paroles ou aux discours outrageants à l’égard de la divinité, de la religion, de tout ce qui est considéré comme sacré. Le site Eurotopics explique que «les déclarations jugées blasphématoires sont ainsi toujours passibles d’amendes pouvant aller jusqu’à 25 000 euros. Le gouvernement entend mener cette réforme afin d’améliorer l’image internationale de l’Irlande.»

«Une république pluraliste»

La question est donc: le blasphème doit-il rester passible de peine? L’Irish Times y répond en disant qu’«une constitution ne fait pas partie du Code pénal; elle est l’expression des valeurs de la société. Dès lors, le blasphème n’a pas à y figurer. A travers le monde, des régimes répressifs utilisent de telles lois pour persécuter, emprisonner et tuer les membres de minorités religieuses. Il s’agit d’un crime moyenâgeux qui n’a pas sa place dans une république pluraliste.»

Autre optique dans l’Irish Independent, pour lequel il faudrait «renoncer à ces lois car elles donneraient un mauvais exemple à d’autres Etats, comme le Pakistan, qui prévoit des peines draconiennes pour les blasphémateurs. La proposition réactionnaire et régressive contenue dans ce référendum ne reflète pas la valeur que l’Irlande moderne incarne aujourd’hui: la tolérance. Une tolérance qui inclut également la tolérance des personnes religieuses et des croyances qui sont sacrées à leurs yeux.»

L’exemple d’Asia Bibi

L’Independent fait allusion ici à Asia Bibi, qui «a été condamnée en 2010 à la peine capitale pour blasphème après une simple dispute». A Islamabad, la Cour suprême s’est réunie au début du mois d’octobre, mais a différé son jugement. «Au Pakistan, dit Le Figaro, les accusations de blasphème, portées par un islam rigoriste, frappent particulièrement les minorités chrétiennes. L’attente dans le couloir de la mort se prolonge» donc pour cette femme dont on a beaucoup parlé dans les médias.

Dans un autre article, le quotidien irlandais prétend que «la loi sur le blasphème a malheureusement eu un impact plus important à l’étranger qu’en Irlande». Mais «notre Cour constitutionnelle a déjà reconnu en 1999 dans un verdict que la loi constituait un anachronisme qui ne pouvait être mis en application»:

Les Irlandais vont enfin pouvoir confirmer ce que les tribunaux et la législation ont déjà admis depuis longtemps: au XXIe siècle, il n’y a pas de place pour une interdiction du blasphème dans la Constitution irlandaise

Les rédactions de l’Irish Times et du Sunday Independent avaient d’ailleurs «fait l’objet de poursuites après avoir publié des dessins jugés blasphématoires, dans le cadre du débat sur la légalisation du divorce», rappelle Le Figaro. Mais «cela n’a mené nulle part», dit un journaliste du Times. Ronan McCrea, professeur de droit constitutionnel à Londres et partisan du oui, y publie une tribune dans laquelle il soutient que «ce scrutin constitue une occasion de clarté dans un domaine jusqu’ici caractérisé par une approche d’accord tacite qui pourrait devenir de plus en plus intenable. L’un des arguments invoqués par les partisans de la suppression porte en effet sur le caractère psychologique d’une telle loi, qui pousse à penser à deux fois avant de parler, par crainte de poursuites.»

Et pendant ce temps-là, à Strasbourg…

Sur ce sujet controversé, il est intéressant de constater, avec Le Parisien, que la Cour européenne des droits de l’homme (CEDH) vient de confirmer la condamnation d’une Autrichienne pour «dénigrement de doctrines religieuses». «La plaignante avait été condamnée à 480 euros d’amende pour des propos tenus lors de séminaires publics», mais «les autorités autrichiennes ont servi un but légitime consistant à préserver la paix religieuse en Autriche». «A cette occasion, la requérante déclara, entre autres, que Mahomet «aimait le faire avec des enfants», relate la CEDH dans son arrêt…

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