Souvenez-vous de «Daech». Cet ovni linguistique. En fait, on l’a tous dit et répété: l’acronyme de «Dawlat islamiya fi’Irak wa sham» (Etat islamique en Irak et au Levant; EIIL). Il est apparu à la fin de l’été 2014 pour désigner l’organisation terroriste Etat islamique (EI) dans le vocabulaire des dirigeants occidentaux. Parce que l’EI n’est évidemment à leurs yeux ni «Etat» ni «islamique». Mot a priori obscur, donc, mais drôlement hypocrite, puisqu’il a l’avantage de ne pas afficher le caractère idéologique de l’ex-EIIL, tout en signifiant précisément la «chose» expansionniste abhorrée.

Sauf qu’il faut tempérer. Le choix de Daech n’est pas seulement un choix de mots, mais aussi un choix politique. L’expression «Daech», avait alors expliqué France 24, «considérée comme «péjorative» par l’organisation terroriste, n’existe pas en tant que telle dans la langue arabe. Mais d’autres mots, proches phonétiquement, existent. A l’instar de «daes» – celui qui écrase avec son pied – ou de «dahes» – celui qui sème la discorde ou la zizanie.»

On le voit, «Daech renvoie donc inévitablement à une image et à des concepts très négatifs pour l’EI. Son usage, qui se faisait souvent de manière anodine, prend tout son sens» en tant que mot pour désigner la cible. D’ailleurs, ce pauvre François Hollande, qui avait suivi «les recommandations du quai d’Orsay» pour nommer ainsi l’Etat islamique, avait confondu la prononciation de ce mot avec celle d’une célèbre marque de lessive, comme s’en étaient notamment moqués L’Express et une journaliste de Radio France sur Twitter:

Mais tout cela est moins anodin qu’en apparence, comme l’a bien repéré Courrier international, au-delà des morts et des atrocités commises au nom de l’EI. La guerre des mots est repartie avec Barack Obama, «qui a ouvert le 18 février à la Maison-Blanche un sommet consacré à la lutte contre l’extrémisme violent», une «Conference on Violent Extremism». Et depuis, le président est raillé par ses ennemis – qu’il a nombreux – pour son refus d’utiliser des termes comme «terrorisme musulman» ou «islamisme», comme le pointe le Wall Street Journal (WSJ) dans son éditorial du 19 février.

Le quotidien conservateur estime que «la moquerie est justifiée», parce que «la guerre ne peut être gagnée contre un ennemi que nous refusons de décrire autrement que par des généralités inconsistantes». La charge est très claire de la part de la droite. En contrepoint, un sociologue québécois écrit dans Le Figaro que «chaque fois que l’islamisme frappe, d’une manière ou d’une autre, la gauche multiculturelle s’inquiète d’abord de la montée de l’islamophobie. […] Les médias relaient cette formule mécaniquement, en mettant en garde tout à la fois contre le radicalisme et l’islamophobie.»

L’«islamo-fascisme» de Valls

«On met les deux concepts sur le même pied, et surtout, on proscrit à l’avance toute réflexion sérieuse sur l’islamisme ou la difficile intégration de l’islam en Occident en l’assimilant à une forme de racisme.» C’est à peu près ce qui se passe aussi lorsqu’après les attentats de Copenhague, Manuel Valls appelle pour la première à combattre «l’islamo-fascisme». «Une expression habituellement utilisée à droite», note BFMTV. Et immédiatement, le «vieux» Roland Dumas, jamais avare d’une pique ou d’une provocation, rebondit en parlant d’«un slogan pour faire de l’audimat». Pour l’ancien ministre socialiste, «le fascisme, ce n’était pas cela».

Par les mots qu’il choisit, poursuit le Canadien, «le système médiatique agit ainsi à la manière d’une machine à lessiver le réel, n’en montrant que les parts compatibles avec l’idéologie officielle du «vivre-ensemble». Ce qui pourrait compromettre le récit enchanté de la cohabitation harmonieuse des différences n’y a pas sa place. Lorsqu’il faut pourtant consentir à montrer une part désagréable du réel, on multipliera les mises en garde, on forgera un nouveau vocabulaire qui deviendra la novlangue des sociétés fonctionnant sous l’orthodoxie multiculturaliste. D’une société à l’autre, c’est le même logiciel du déni qui opère et qui pousse les peuples à la défiance politique.»

Le «discours vide»

Il y a aussi cependant «des commentateurs centristes, voire de centre gauche», comme le chroniqueur du New York Times Roger Cohen, qui parle de «discours vide» d’Obama et en profite au passage pour exécuter la première ministre danoise qui a évoqué, après les attentats de Copenhague, «une guerre autour des valeurs qui sont basées sur la liberté individuelle et celles qui sont basées sur une idéologie sombre».

Thomas Friedman, dans le même quotidien, à l’enseigne de «Say It Like It Is», vitupère contre cette administration américaine, «qui, par crainte d’être accusée d’islamophobie, refuse de faire tout lien avec l’islamisme radical» concernant les exactions de Boko Haram, les talibans pakistanais et les djihadistes qui ont agi à Paris, au Yémen ou en Irak. «Mais la Maison-Blanche défend son choix», celui de «la démocratie» pour laquelle elle s’est toujours battue, lit-on dans The Economist, qui tente de prendre un peu de recul historique sur toutes ces questions de fossé entre les civilisations.

Sémantique, idéologique…

«Pour le WSJ, au-delà de la question sémantique, le problème est que le gouvernement américain refuse de reconnaître la «guerre idéologique» que mènent les organisations djihadistes. «L’organisation Etat islamique (EI) ne parle peut-être que pour une minorité de musulmans, mais il n’y a rien dans ses croyances, ses méthodes et ses objectifs qui ne soit pas islamique», estime-t-il.» Un constat d’ailleurs «partagé par la grande enquête publiée par le magazine The Atlantic dans son numéro de mars sur l’idéologie véhiculée par l’EI».

Dans sa tribune «L’Islam, cet inconnu», tout récemment publiée dans L’Hebdo, Guy Sorman relève qu’une des sources de malentendus lexicaux «tient à l’émergence d’un nouvel islam transnational à l’usage des musulmans déracinés, qui se définissent contre l’Occident et contre les musulmans occidentalisés. […] Les djihadistes détournent un vocabulaire mystique pour récupérer la frustration des musulmans déracinés qui ne parviennent pas à s’intégrer au monde contemporain: citoyens de seconde zone en Occident ou victimes de la tyrannie dans leur pays d’origine.»

Pendant que les Occidentaux, eux, détournent le vocabulaire rationnel auquel ils tiennent tant, pour ne pas montrer la face sombre du réel.