Migros, société emblématique de l'identité suisse, respectera le souhait de ses employées qui veulent porter le voile pour vivre en conformité avec leur foi. Les doutes qui avaient pu surgir dans un cas précis ont été balayés au plus haut niveau de l'entreprise et une directive sera appliquée dans tous les magasins de la chaîne. L'existence même de ces doutes et le débat qu'ils ont suscité à Migros mais aussi dans la population après la médiatisation de cet exemple témoignent à eux seuls d'une évolution des sensibilités. Jusqu'à présent plutôt pragmatique dans sa façon d'intégrer les musulmans, la Suisse se crispe face à l'islam, comme d'autres sociétés européennes.

Depuis les attentats anti-américains du 11 septembre 2001, nos regards sur le voile et sur l'islam se sont chargés de suspicion. Non sans motifs. La Suisse sent bien qu'elle ne peut échapper à un questionnement de sa relative tolérance vis-à-vis d'une population musulmane dont elle ignore pour l'essentiel les modes de vie et les pratiques religieuses. Les prédicateurs d'un islamisme radical incompatible avec le respect de notre ordre constitutionnel sont, avec les adeptes du terrorisme, les vrais ennemis de notre démocratie. Imams ou sympathisants d'Al-Qaida, des agents d'un extrémisme brutal ont aussi un pied en Suisse. L'inverse aurait été surprenant. Le cadre légal suisse doit être renforcé pour les sanctionner et les expulser. A leur égard, la fermeté républicaine ne supporte aucune faiblesse.

L'erreur serait de voir dans le voile le symbole de l'islamisme intégriste. Migros n'est pas tombée dans ce piège de l'arbitraire. Des Suisses, des femmes en particulier, en concevront de l'amertume. Une majorité de femmes portent sans doute le voile sous la pression de leur mari et du cercle familial. Le port du voile est donc difficilement conciliable avec le principe de l'égalité des sexes, comme l'a reconnu lui-même le Tribunal fédéral. Mais les musulmanes voilées ne mettent pas en danger la sécurité de l'ordre public. Les empêcher de le porter aurait pour conséquence de les exclure du marché du travail et donc de leur fermer toute perspective d'intégration. Dans ce cas, ni la neutralité de l'Etat ni la laïcité de l'école ne sont en jeu. En respectant la liberté de religion de ses employées, Migros rappelle à ceux qui l'oublient un peu vite que ce principe est aussi un droit fondamental et un pilier de l'ordre constitutionnel suisse. Le géant orange donne ainsi un signal positif aux musulmans établis en Suisse depuis de nombreuses années et qui veulent croire que l'islam est soluble dans la démocratie. L'inverse aurait été inquiétant de la part d'un employeur privé où se croisent chaque jour, autour des rayons et des caisses, des dizaines de milliers de Suisses et d'immigrés.

Les Opinions publiées par Le Temps sont issues de personnalités qui s’expriment en leur nom propre. Elles ne représentent nullement la position du Temps.